Data : La campagne en bazar – Ce que révèlent les bases de données des parrainages

    Emballement, stratégies personnelles, fidélité, haute trahison… Une campagne pas nette !

    Sommaire :

    • Partie 1 : Chez les élus français, incertitudes et (im)patience
    • Partie 2 : Parrainer un candidat à la présidentielle : une fois n’est pas coutume
    • Interlude : Validation officielle des candidats en direct du Conseil constitutionnel
    • Partie 3 : Une fidélité éprouvée

    Partie 1 : Chez les élus français, incertitudes et (im)patience

    La mise à jour de la liste des parrainages reçus par le Conseil constitutionnel pour la présidentielle détonne parmi ses prédécesseuses ! Cette fois, les chiffres s’emballent et les élus semblent enfin se réveiller. Mais le contexte particulier de cette course à la mandature suprême et ses rebondissements cassent la linéarité du processus. Mises en forme, les data révèlent le caractère chaotique de la campagne.

    « L’ordre de grandeur des présentations reçues par le Conseil constitutionnel est relativement stable dans la durée », nous apprend le site de la juridiction présidée par Laurent Fabius. En exploitant ses données disponibles de 1981, l’année à partir de laquelle 500 signatures sont requises pour se présenter à la présidentielle, à 2007 et le communiqué du Conseil repris par la presse pour la présidentielle de 2012, on ne peut que confirmer cette analyse.

    Or en date du 10 mars 2017, soit exactement une semaine avant la deadline, les candidats putatifs à la présidentielle n’ont recueilli qu’à peine plus de 9000 signatures. Loin, bien loin, de la moyenne établie à presque 15000 pour les six dernières courses à la mandature suprême.

    D’autant que pour être précis, une bonne partie des 9223 présentations validées pour l’instant (c’est le terme consacré par le Journal officiel pour parler de ces parrainages) ne seront en définitive pas prises en compte. Elles concernent des aspirants candidats qui ne pourront finalement pas entrer dans la bataille, faute d’avoir réuni 500 soutiens en bonne et dûe forme. La somme des parrainages reçus pour des candidats déjà certains d’être présents au premier tour de la présidentielle plafonne, elle, à 7011. Moitié moins que la moyenne, donc.

    Aujourd’hui 10 mars, il reste donc sept jours aux quelques quarante-six mille élus pour envoyer au Conseil constitutionnel des présentations sans erreur et dans la bonne enveloppe bleu gris. Tout peut encore changer s’ils sont suffisamment nombreux à le faire et ne confondent pas trop leurs noms et prénoms lorsqu’ils remplissent leurs formulaires – au siège d’EE-LV, on estime que c’est la première cause d’invalidation des parrainages, ce que dément fortement le Conseil constitutionnel, qui rappelle que « les formulaires [y] sont traités par des humains, et non par des robots ».

    Du côté du Conseil constitutionnel, joint par téléphone, on avance les chiffres détaillés des années précédentes et on se veut rassurant : la progression des parrainages est la même depuis trois élections présidentielles.

    « Normal » ou non, ce qui surprend, c’est justement l’affolement de dernière minute. Les wannabe présidents font campagne pour glaner des promesses de soutiens depuis des mois. Les élus peuvent envoyer leurs présentations depuis trois semaines. Pourtant, l’écrasante majorité des signatures tombent entre les mains des assistants du Conseil au dernier moment, à une exception près. (Pour ce graphique, nous avons choisi de ne faire apparaître que les femmes et les hommes politiques ayant réuni plus de 150 signatures pour plus de lisibilité et avons donc éliminé 28 des 41 aspirants candidats).

    Certains observateurs s’attendaient à ce que le Conseil constitutionnel croule sous les formulaires de présentation dès le 24 février. A la place, ils ont sous les yeux un emballement à retardement. Les raisons sont trop diverses pour qu’on puisse vous proposer une explication homogène. L’hypothèse d’un attentisme stratégique semble tout de même la plus probable : plus l’élu patiente, moins il risque de commettre un impair et de parier sur le mauvais cheval.

    A gauche, l’annonce bilatérale d’alliance entre Yannick Jadot et Benoît Hamon s’est déroulée un jeudi soir en direct à la télévision et sur les écrans du Palais des congrès. Le lendemain tout pile, les services de l’Etat envoyaient aux élus le formulaire à utiliser pour parrainer leur candidat, comme prévu. Il semble pourtant que le pacte EE-LV / PS n’ait pas été un gage de confiance suffisant pour tous les édiles au cœur vert de France : trois d’entre eux ont tout de même présenté, quelques jours plus tard, le champion du parti écologiste… qui n’est officiellement plus candidat.
    D’autres membres d’EE-LV contactés par l’auteur, plus prudent.e.s, ont attendu un peu avant de suivre les consignes du parti : fidèles, mais pas inconscient.e.s. Encore fallait-il voir si l’alliance n’imploserait pas (à cause du double-jeu du candidat de la France insoumise par exemple).

    A droite, le robinet à parrainages de François Fillon – le seul à démarrer fort – s’assèche entre le 1er et le 3 mars. C’est à dire qu’entre temps, il s’est présenté comme parjure devant la presse et ses soutiens.
    Celles d’Alain Juppé décollent au lendemain du fiasco du rassemblement de soutien à François Fillon au Trocadéro Entre le 3 et le 7 mars, ils passent de 1 (oui, 1) à 241.

    Des élus à la tactique individuelle bien éloignée de la stratégie des partis, qui exhortaient leurs partisans – du moins publiquement – à donner leurs signatures rapidement pour mettre fin à des semaines d’angoisse.

    Note : pour ce dernier graphique, nous avons fait le choix de ne pas afficher les aspirants candidats ne dépassant pas 50 parrainages. La liste complète est disponible sur le site du Conseil constitutionnel.

    Partie 2 : Parrainer un candidat à la présidentielle : une fois n’est pas coutume

    Nombreux sont ceux qui, après avoir parrainé un candidat à la présidentielle de 2012, ont rectifié le tir en 2017 : ils se sont abstenus. C’est ce que révèlent la mise à jour du Conseil constitutionnel du 10 mars. Et l’estimation pour la fin de la campagne, lorsque tous les parrainages seront réunis, confirme cette tendance. Le « dégoût de la politique » est un sérieux élément d’explication, nous disent les maires.

    Les élus ne sont pas fidèles. Moins d’un quart de ceux qui avaient présenté avec certitude un candidat à la présidentielle de 2012 a reproduit son geste cette année. Et ce, qu’ils agissent en faveur du même parti ou non.

    En effet, seuls 5000 parrains de 2012 ont été dévoilés par le Conseil constitutionnel, conformément à la loi. En recoupant cette liste avec les données publiées le 10 mars pour la course à la mandature suprême de 2017, on peut retrouver 1139 occurrences similaires. Les 3861 autres élus ayant présenté un candidat en 2012 se sont pour l’instant abstenus. Soit un taux de renouvellement à peine supérieur à 22 %. (Une longue note méthodologique est disponible ci-dessous pour aller plus loin).

    D’aucuns pourraient arguer que la période de réception et de validation des parrainages par le Conseil constitutionnel a encore sept beaux jours devant elle et que tout pourrait basculer d’ici là. Nous avons tout de même estimé pertinent de proposer cette analyse dès aujourd’hui car, comme le développe la partie précédente, la progression de cette année est jugée, par l’institution, conforme aux élections présidentielles des 40 dernières années. De là, on peut donc penser qu’une fois le nombre de présentations établies à hauteur de la moyenne, la proportion d’élus renouvelant leur acte de parrainage atteindra 36,44 %, soit 1822 cas sur 5000. Au maximum, la différence pourra donc être d’une quinzaine de points de pourcentage, mais restera globalement assez faible.

    Nous aurions aimé pouvoir interviewer les quelques 600 élus qui ont potentiellement reproduit leur action de parrainer un candidat à la présidentielle, entre 2012 et 2017. Puisque cela n’est raisonnablement pas possible, nous nous en tiendrons à un élément d’explication parmi d’autres : le « dégoût de la chose politique ».
    Lors d’une précédent enquête que nous menions pour StreetPress, nous avions discuté avec plusieurs maires en faisant part. Blasé, l’un d’eux avait même tenté de se soustraire à nos questions : « La politique c’est terminé, merci, au revoir », attaquait-il quelque secondes après avoir décroché. « J’ai fait de la politique toute ma vie, finissait par concéder l’élu d’un village de quelques centaines d’habitants. Je sais ce que c’est. » Cette position, il l’a fait connaître avec tant de force autour de lui que les équipes de campagne n’ont pas pris la peine de le solliciter. C’est qu’elles sont habituées, désormais. Au siège d’un petit parti de gauche, par exemple, un cadre explique que ce genre d’attitude devient courant. Les militants, eux, essayent tout simplement de ne plus perdre leur temps avec ces dégoûtés à jamais.

    Source et méthodologie (de la deuxième partie):

    Comment avons-nous obtenu les chiffres du renouvellement ?

    Nous avons commencé par nettoyer et harmoniser différentes bases de données : celles des parrains révélés par le Conseil constitutionnel. La première est celle disponible à la fin de la période de présentation pour l’élection présidentielle de 2012 (sous forme de texte, disponible au Journal officiel, transformée en base de données par nos soins mais limitée à 500 noms par candidats tirés au sort et limitée également aux candidats ayant obtenus plus de 500 signatures). La seconde est celle des présentations reçues et validées par le Conseil constitutionnel le 10 mars 2017 pour la présidentielle des mois d’avril et mai de la même année. Nous les avons ensuite fusionné et avons utilisé des outils de tri et de filtrage pour isoler les présentateurs « en double » et avons obtenus 1199 cas. Cela étant, nous savions que parmi ces doublons se trouvent des homonymes sans lien entre eux : nous avons donc fait une vérification manuelle sur 5 % du corpus (les 60 premiers cas) à l’aide de différentes ressources en ligne et avons trouvé, sur cet échantillon, 3 cas d’homonymie et 27 cas pour lesquels il s’agit bien de deux fois la même personne (soit 5 % d’homonymes). Par extrapolation, nous avons donc réduit nos 1199 doublons initiaux à cette portion congrue et estimé que 1139 élus ont présenté un candidat à deux élections présidentielles de suite.

    Pourquoi ne pas avoir réalisé un traitement automatique de la base complète ?

    Les parrains des aspirants candidats, révélés par les listes du Conseil constitutionnel propres à chaque élection présidentielle, ne possède comme élément d’identification que leur nom, prénom et fonction.
    Or d’une part, via data.gouv.fr, la liste des maires de France du 17 juin 2014 présente 36628 maires. Parmi eux, 1785 possède au moins un homonyme strict (nom et prénom.s identique.s) – pour ne citer que l’exemple des maires.
    Et d’autre part, les parrains (qui peuvent être maires comme conseiller.e.s départementaux ou régionaux), ont également pu changer de rôle politique entre la campagne présidentielle de 2012 et celle de 2017 (ce qui est confirmé par quelques vérifications manuelles sur des élus piochés aléatoirement).
    Ainsi, impossible de nettoyer de manière automatique la liste des doublons pour n’obtenir que les élus ayant réellement présenté un candidat une fois en 2012 et une fois en 2017, à moins de courir le risque d’éliminer tous les édiles ayant troqué leur job contre un autre en 5 ans.

    Comment avons-nous effectué les extrapolations pour la fin de la période de parrainage ?

    Nous nous sommes basés sur les chiffres, eux-mêmes issus de bases de données publiques et officielles, que nous publiions dans la première partie de cet article

    Interlude : Validation officielle des candidats en direct du Conseil constitutionnel

    C’est sous les ors de la République et entre les huissiers avec de très gros colliers que Laurent Fabius a présenté officiellement avec quelques heures d’avance et beaucoup de désinvolture la liste définitive des candidats à l’élection présidentielle de 2017. La petite vingtaine de journalistes présents au Conseil constitutionnel se jour ont aussi dû écouter quelques éléments de langage sans intérêt, mais le président de l’institution sis à côté des colonnes Buren est allé, dans l’ensemble, à l’essentiel.

    Partie 3 : Une fidélité éprouvée

    Laurent Fabius l’a annoncé à la presse (et nous n’avons pas vérifié) : un million trois cents mille visites ont été comptabilisées par les équipes du site du Conseil constitutionnel depuis la publication de la première liste de parrains. Il a surtout annoncé (et nous l’avons vérifié) que 14296 parrains se sont prononcés avant la deadline en faveur d’un candidat à la présidentielle 2017. Parmi eux, on retrouve des élus qui avaient déjà, cinq ans plus tôt, accordé leur bénédiction. Et pas nécessairement au même camp.

    Maintenant que la liste définitive est en ligne, on peut affirmer que 1731 élus, qui ont parrainé un candidat en 2017, avait déjà présenté l’un d’eux en 2012. Comme toujours, cette affirmation ne prend en compte que les 5000 parrains rendus publics en 2012 par le Conseil constitutionnel et serait selon toute vraissemblance plus élevée si la totalité des 14790 parrains de 2012 étaient connus.

    Parmi ces 1731 « doublons », nous avons tenté de savoir combien avaient été fidèles au parti soutenu en 2012 et combien l’avaient trahi. Après exploitation minutieuse des bases de données, nous pouvons en conclure que 675 parrains sont dans cette situation ! Soit quasiment 40% de ceux qui ont reproduit le geste de soutenir un candidat d’une élection à l’autre.

    L’émergence d’Emmanuel Macron et de son mouvement tout neuf est l’explication la plus visible. Sur ces 675 transfuges, 140 sont passés chez « En Marche! » !
    On peut aussi souligné un effet tactique : certains dont le coeur penche à gauche peuvent présenter un candidat de droite minoritaire afin d’amoindrir le score relatif, dans la bataille des parrainages, d’un candidat comme François Fillon.

    Mais l’explication qui revient le plus souvent, lorsqu’on interroge les élus transfuges, est celle du « jeu démocratique« . Pour StreetPress, nous interrogions par exemple le Maire d’un village de 238 habitants qui disait attendre le dernier moment pour présenter un candidat : « J’attends de savoir qui a le plus besoin de mon coup de pouce« , racontait-il alors. Il a effectivement attendu. En 2012, il présentait Eva Joly et cette année, son choix s’est porté sur… Jacques Cheminade.

    Une chose est sûre : aucun élu transfuge sondé ne nous a fait part, pour expliquer son geste, d’une sincère évolution idéologique.

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