La petite maison phalangiste dans la prairie, rencontre avec commando commander phalangiste près de Beyrouth, au Liban

La petite maison (phalangiste) dans la prairie

    Cela fait plusieurs heures que nous n’avons pas croisé âme qui vive. La randonnée dans deux mètres de neige, dans les montagnes du Kesrouan, à 35 km au nord de Beyrouth, nous a porté loin des sentiers battus. C’est au détour d’un bosquet de cèdres, le symbole du Liban, que nous faisons par hasard leur connaissance.

    Un homme grand et fort, la cinquantaine, élégant malgré ses raquettes en plastique, les cheveux en brosse, nous souhaite la bienvenue en anglais. Il est accompagné de son second botté, chétif et servile, qui porte une pelle rudimentaire sur l’épaule. Poignées de main viriles. Ils veulent se prendre en photo avec notre groupe de cinq européens. Leurs accolades et leurs rires nous réchauffent l’espace de quelques instants. J’apprends que le plus baraqué des deux est l’ancien commandant de l’élite des Forces Libanaises.

    Échos des massacres de Sabra et Chatila

    Durant la guerre civile confessionnelle libanaise (1975-1990), sa division s’appelait le commando Maghawir. Internet regorge d’histoires troubles à son propos et de rumeurs de procès pour crime de guerre à l’encontre de ses troupes. Le groupe armé était piloté par le parti maronite (une branche moyen-orientale du christianisme) Forces Libanaises, lui-même intimement imbriqué avec Kataeb, le groupe de phalangistes responsables des massacres des musulmans de Sabra et Chatila en 1982. Celui que nous venons de rencontrer s’appelle Ibrahim Haddad, le « commando commander ». Dans la montagne, il est sobrement surnommé Bob.

    Enthousiaste, l’ex haut gradé maronite me révèle que nous sommes tombés sur « un lieu de mémoire ». Un site dédié aux morts du coin durant le conflit. Pardon, « certainement pas tous les morts ». « Seulement les chrétiens », affirme-t-il naturellement.

    Visages balafrés et incantations

    Bob nous intime de le suivre, la balade nature et découverte à 1400 mètres d’altitude prend une tournure inattendue. L’endroit, qui n’existe sur aucune carte, est incroyable. Une vingtaine de serres enfouies servent en été à faire pousser toutes sortes de fruits et légumes. D’un côté, une route sinueuse impraticable à cette saison. De l’autre, un ancien monastère vieux de plus de deux siècles, une église maronite de pierres blanches et quelques cèdres. Autour, du blanc à perte de vue.

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    Nous sommes accueillis dans une aile du monastère qui sert de cantine. Un sexagénaire surgit de derrière une colonne. Il fait un peu peur, avec ses cicatrices plein le visage. A moins que ça ne soit de le voir répandre de l’encens derrière nous en psalmodiant, comme pour effacer toute trace de notre passage. Bob déambule entre les prie-Dieu et les représentations de St-Élie, le prophète commun aux trois religions abrahamiques et se signe devant chaque icône. Il donne des consignes aux autres pour l’entretien des lieux, puis finit par m’en raconter l’histoire.

    Dix ans de travail « au service des martyrs »

    À la fin de la guerre civile, Bob démissionne du parti : « Plus rien ne méritait de continuer à se battre ». Ce qu’il veut, c’est rendre hommage à ses compagnons d’armes morts au combat. Il entame en 2004 la restauration du monastère laissé à l’abandon, dans cette région où s’entraînaient les soldats chrétiens avant la guerre. Et puis il attaque la construction d’une église à partir de rien. Au départ, il est seul, mais est rapidement rejoint par quatre ou cinq anciens subordonnés. Ils posent une première plaque commémorative, à l’effigie de leur ancienne unité, un cèdre dans un cercle rouge sur deux sabres sanglants croisés. D’autres portent la croix ailée sur fond de flammes explosives.

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    Même les matériaux sont locaux, les pierres proviennent de la montagne et le bois des arbres alentours (mais « pas des cèdres »). Confronté au manque de main-d’œuvre, il embauche une demi douzaines de Kurdes pour les tâches ingrates. Est-ce que ce sont des Kurdes musulmans ? « Aaaarhch ». Il balaye l’air de la main d’un air dédaigneux. « Il n’y a plus de chrétiens capables d’extraire les pierres et de les tailler ainsi ».

    C’est comme le M-16, j’ai l’habitude 

    Comme tout n’est pas faisable à la main, Bob est immortalisé dans un bulldozer ou avec un marteau-piqueur. « The leader’s driving, comme toujours >», se veut-il complice. « Ces machines, c’est comme le M-16, j’ai l’habitude. » Sur les photos, il brandit son marteau-piqueur comme un fusil d’assaut. En revanche, il n’embauche pas d’architecte. « L’architecte, c’est moi ». Il n’a reçu aucune formation mais il est confiant, c’est Dieu qui pilote. Toutes les nuits, des visions lui indiquent, plans à l’appui, ce qu’il devra ordonner le lendemain.

    Je constate en tout cas que les travaux sont presque achevés et qu’il ne reste que la décoration à peaufiner. Les trois hommes viennent tous les samedis. La plupart du temps ils sont plus nombreux, environ une vingtaine, rarement les mêmes. Tous sont d’anciens de Maghawir, ou leurs fils.

    Un lieu de pèlerinage politique

    Désormais, l’église Estafan donne deux messes par an, pour « les familles des martyrs », célébrées par le prêtre d’un village à proximité, un ancien milicien de Maghawir lui aussi. Bob me montre les photos de la toute première. L’ancien président libanais (de 1982 à 1988), Amine Gemayel, constitutionnellement chrétien maronite, leader de Kataeb, est de cette première messe. J’interroge notre hôte : le président est toujours maronite, n’est-ce pas ? « Thank God, of course ! » Bob est fier de préciser que, durant la suite des travaux, c’est le fils de l’ancien chef de l’État qui passe les voir de temps en temps. Mais il botte en touche quand je l’interroge sur un éventuel soutien de cette dynastie politique à son projet.

    Avant que je ne le quitte, le « commando commander » rajoute une petite couche de mondialisation. Il m’assure que la prochaine messe devrait aussi accueillir quelques invités étrangers. Bob les appellent les « dignitaires » ou encore « tes frères français », pour ne pas me donner leurs noms. Ils viendront rendre hommage aux Français décédés durant la guerre civile, fusils à la main, dans les nids de snipers de Beyrouth, aux côtés des phalangistes de Kataeb.

    « Mes frères français » pour des militants d’extrême droite, parfois frontistes, ayant participé à une guerre civile confessionnelle, je tique un peu. Bob ne relève pas. Il me regarde droit dans les yeux et me serre la main chaleureusement avant de refermer la porte du monastère.

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