Au pied d'un immeuble, à Saint-Ouen (93) (libre)

Seine-Saint-Denis : Trafic de stéréotypes entre dealers municipaux

    « Ensemble contre les trafics » imprimé sur une banderole géante devant la mairie de Saint-Ouen. « La délinquance ici, c’est le trafic de cannabis ». Le postulat est commun à tous les candidats aux élections municipales.

    Il y a encore quelques mois, le maire de la ville, Jacqueline Rouillon, appelait Manuel Valls à expulser les communautés roms de Saint-Ouen. Mais ce bouc-émissaire ne fonctionne plus. En cette nouvelle période électorale, il est désormais « crucial » de proposer des mesures pour lutter contre « le trafic qui gangrène la ville ».

    Il existe probablement deux Saint-Ouen, quarante sept mille habitants, en Seine-Saint-Denis. La première est rencontrée quotidiennement par ses habitants. Elle est composée d’enfants jouant dans les squares et les rues, de bibliothèques et de centres culturels, de mixité réussie et de rues commerçantes. La seconde est dépeinte par les candidats aux municipales et les journalistes en manque d’inspiration. Saint-Ouen la terrible, la première Zone de Sécurité Prioritaire de France, où les mères de familles sont terrorisées à l’idée de sortir de chez elles et où les criminels font la loi.

    Le candidat d’opposition socialiste Karim Bouamrane semble assumer la même ligne que la maire sortante communiste. Chaque “problème” doit être en priorité éloigné de la commune: c’est « le rôle d’une municipalité ».

    Outre les volets prévention et éducation défendus unanimement par les candidats, deux objectifs cohabitent en terme de lutte contre le trafic. Dissuader les consommateurs et dissuader les trafiquants eux-mêmes.

    Un nouveau système de vidéo-surveillance a été mis en place et les contrôles d’identité et les fouilles de police, plus nombreuses, se concentrent sur le public “type consommateur”. Car le consommateur est facile à repérer. Comme l’explique William Delanoy dans son mensuel local, l’Audonien Enchaîné, l’acheteur de drogue de Saint-Ouen est avant tout… parisien. “Bien sûr que mes clients sont des gens du quartier” voudrait lui répondre Mehdi*, qui “travaille” dans l’une des cités de la ville. Et si, comme témoignent d’autres habitants de longue date, “tout le monde fume à Saint-Ouen”, il faudra alors éloigner de Saint-Ouen les Audoniens eux-mêmes.

    Plus de consommateurs, plus de recettes. Plus de recettes, plus de trafiquants. Plus de trafiquants, plus de morts.

    Le trafic illégal de cannabis apporte chaque année son lot de décès parmi les trafiquants. En décembre 2013, un jeune homme est abattu par balle à deux pas du métro. L’émoi est intense mais de courte durée. Les témoignages sur Internet font part d’un sentiment de peur de recevoir une balle perdue. Beaucoup moins expriment de la compassion.

    En revanche, le trafic protège aussi les quartiers contre d’autres formes de délinquances, les plus perceptibles au quotidien. Vols de téléphone ou de voiture, cambriolages et agressions ne sont pas tolérées près des lieux de vente. Au pied d’une tour, capuche sur la tête, Pierre* confie: “On préfère éviter de donner des raisons à la police de venir ici trop souvent. Et puis, c’est pas bon pour le business”. Au nom du « devoir de réserve » applicable en période électorale, ni les commissariats ni les préfectures n’ont souhaité confirmer ces tendances.

    La présence policière renforcée a également ciblé pendant une quinzaine de jours, début février, les rassemblements de jeunes, responsables de nuisances sonores et de dégradations mineurs. Karim Bouamrane est conscient que parmi ces groupes de fêtards, une faible proportion baigne dans le trafic. Pourtant, Madame le maire entend bien “se réapproprier l’espace public, trop longtemps spolié par les trafiquants”, en organisant des barbecues et des piques-niques. Et en squattant, à leur tour, parcs et entrées d’immeubles. Un classique conflit de génération.

    Pour Jean*, responsable associatif et audonnien “depuis toujours”, ces rassemblements permettent aussi de créer du lien social. Qu’ils aient lieu le jour ou la nuit. Quand certains de ces jeunes sont “de service”, qu’ils font le guet, apportent de la nourriture aux autres ou vont surveiller les mouvements de la police, ils apprennent aussi à prendre des responsabilités, des initiatives, à travailler en équipe. Et lorsqu’ils n’ont rien à voir avec les affaires, ils leur arrivent de boire des canettes de boissons énergisantes et de fumer sur le trottoir. Ils font la conversation, en français ou en arabe, aux retraités qui s’ennuient et passent les voir.

    Pour Daniel Maunoury, journaliste et membre d’une association audonienne, Saint-Ouen manque avant tout de lien social. Depuis la désindustrialisation, les fermetures d’usines et le déménagements des ouvriers délocalisés à la fin des années 90, la ville a changé. Comme leurs parents, les jeunes n’ont pas grand chose à faire en sortant de l’école.

    “Vendue aux promoteurs immobiliers” la ville se reconstruit, les bâtiments se font hauts et gris. Et ses habitants ne sont plus issus du milieu ouvrier traditionnel. Pour Jean, le problème vient des nouveaux habitants. Les “bobos aiment vivre chez les pauvres, mais entre eux”. A part ça, “ils ne veulent pas se mélanger et vivre leur ville”. Pour lui, il faut répondre à la personne âgée qui témoigne “ne sortir prendre le courrier que toutes les 48h” que ce n’est pas la peur qui le lui impose. Mais bien le sentiment de n’avoir rien à faire dehors.

    Aucun candidat ne place cette question du “lien social à retrouver” au centre de son programme. En revanche, plusieurs candidats et élus municipaux parlent ouvertement de légalisation d’un cannabis encadré et taxé. Daniel Maunoury, qui sonde l’opinion sur la question en distribuant des tracts et en intervenant lors de réunions publics, pensent qu’une majorité d’audionniens est favorable à l’ouverture d’un débat.

    *Les prénoms ont été modifiés

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