Un paysage israélien (WIKIMEDIAS COMMONS)

[Long format] Une séquence au Proche-Orient, 15 jours pour découvrir la Palestine

    J’ai passé une semaine en Israël. C’était une semaine intense, que je n’ai pas entièrement maîtrisée du début à la fin. Un voyage de presse, quel qu’en soit l’organisateur, offre des espaces de libertés, mais pas que. Si vous connaissez la région – complexe, mal couverte par la presse européenne, changeante à tout instant – aussi mal que moi, on peut se prendre par la main et aller y faire un tour. Un rapide coup d’œil en quelques paragraphes. Dans le cas contraire, il est possible que vous découvriez à votre tour – ce sera toujours ça de pris – un petit bout de ce qu’a pu y rencontrer un aspirant journaliste français. Peut-être, en creux, ce qu’a été l’expérience des treize futurs reporters de l’école de journalisme de Gennevilliers.

    Un paysage israélien (WIKIMEDIAS COMMONS) Un paysage israélien (WIKIMEDIAS COMMONS)

    Maman, je me suis trompé d’avion

    Je suis bien entouré de passagers porteurs de kippot et les consignes de sécurité me sont bien adressées en hébreu. Avant de monter dans l’avion, je suis sûr que l’on m’a demandé si je comptais « emporter une bombe en terre d’Israël ». Pourquoi diantre alors ai-je l’impression de me retrouver à Beyrouth ?

    Parce que. Les hommes qui fument des cigarettes et discutent en arabe, devant l’aéroport où nous atterrissons, ne recouvrent pas le chant très matinal des oiseaux : il est 4h30 du matin, heure locale. Le parfum des premiers bourgeons de pamplemoussiers neutralise l’odeur des moteurs à essence. Des femmes voilées tirent leurs valises à roulettes vers le duty free. Tout ça sème le doute, me ramène comme un flash à ma première et précédente visite au Proche-Orient, dans un autre tout petit pays multiconfessionnel.

    Pourtant, je ne suis pas au Liban, c’est sûr. Les chauffeurs de taxis groggy dont on croise le regard sont un premier indice. Ils ont du mal à commencer leur semaine. Nous sommes dimanche, lendemain de shabbat. Le bus qui nous récupère à l’aéroport Ben Gourion emprunte une route longée de palmiers et bordée de grands panneaux verts. « Ça fait un peu states, mais en plus hébreu », souligne mon voisin. Lisibles de droite à gauche, les inscriptions sont de moins en moins traduites à mesure que notre transport rejoint les axes routiers principaux. L’alphabet utilisé m’est inconnu, c’est un peu carré. Les hommes se saluent par « shalom ». Un faisceau d’indices costauds, je vous l’accorde, mais en cette certitude rationnelle (« Nous sommes en route pour Tel Aviv !», rappelle notre fixeur jovial), ma foi n’est pas inébranlable.

    Honnêtement, je me remets à douter assez vite, plus fort. Après un petit déjeuner de plats que je croyais jusque-là typiquement libanais, nous reprenons la route. Le lourd véhicule avance péniblement dans des rues étroites et croise avec adresse quelques cyclomoteurs imprudents. Autour, les murs des immeubles bas sont à moitié décrépis, au mieux. Fenêtres murées, rez-de-chaussées en travaux et graffitis en arabe nous accompagnent sous un soleil timide. Un paysage de ville à reconstruire que nous dépassons pour nous rendre, à pied, vers la mer. « Yalla ! » derrière moi, « Salam Hachim » et quelques autres prénoms musulmans énoncés un peu plus loin devant. Sur notre droite, plein nord, une skyline de verre et de pierre et de grues jaunes et oranges. Plan par plan, j’ai l’impression de connaître déjà le film. Et là, qui se dessine derrière le commissariat, une promenade qui ressemble à s’y méprendre aux abords du port de Beyrouth. Les mâts les plus grands en moins et quelques cyclistes en plus.

    Ethan* sera notre fixeur durant tout le séjour. Une seule de ses phrases suffit à dissiper le mirage et à me ramener fermement à Jaffa, au sud de la capitale israélienne. « Juste là, un terroriste palestinien tuait il y a cinq jours un touriste américain et blessait dix passants au couteau – pour la visite de Joe Biden à Tel Aviv».

    Après une série de rendez-vous, on se retrouve au restaurant. Décidément, arabes, phéniciens et juifs bouffent la même chose : c’est peu pratique pour les différencier ! Je me promets quand même d’arrêter de comparer les deux pays voisins : il me faut un œil neuf.

    Combien de pays allons-nous découvrir ?

    Je n’ai de toute façon pas le temps d’exercer ce nouveau regard bien longtemps ici. Il est 15h, un chauffeur nous attend déjà, prêt à nous conduire en vitesse à Jérusalem. Passer du temps dans Tel Aviv, ça sera pour plus tard… C’est que les personnalités que nous avons prévu de rencontrer en fin de journée ont des horaires bien serrés. Durant ce trajet déjà, je comprends que je n’ai encore rien vu – ce que je continue de me dire une fois de retour à Paris, cela dit. Ethan décide à moitié – ça sera bien la seule fois – de respecter l’embryon de sieste de plusieurs étudiants du groupe qui rattrapent l’absence de nuit de sommeil. J’en profite pour essayer de capter ce que je discerne par les fenêtres de l’autocar.

    La route qui mène de Tel Aviv à Jérusalem traverse la campagne, une nature plutôt préservée faite de terrains semi-arides. Elle franchit une série de vallons qui dévoile petit à petit ses conifères prêts à résister à l’hiver des montagnes. À mesure que l’on s’éloigne de la capitale et de son horizon de gratte-ciel brillant, on quitte une métropole globalisée, moderne, lisse, sans pauvres visibles et assez laïque en apparence. Il suffit de 60 kilomètres de route et 800 mètres de dénivelé pour atteindre les premières banlieues de Jérusalem. Un premier choc : les fringues. Hommes et femmes portent des tenues noires, à l’ancienne, en France on dirait « bigottes ». Disparus jeans et cols en V, la place est laissée aux chapeaux noirs plats, aux robes noires qui descendent aux mollets, aux vestes noires de costumes qui sont si lourdes et épaisses que les hommes se voûtent de tout ce rigorisme. Sympa les gosses de huit ans aux peotes déjà bien longues le long de tempes. Et quand ce ne sont pas des juifs religieux, ce sont des bus d’évangélistes états-uniens en pèlerinage en Terre sainte. J’ai beau me dire qu’il ne s’agit peut-être que d’une partie spécifique de la ville, ça surprend !

    Notre trajet, perpétuellement en pente ascendante, nous fait découvrir une architecture qui évolue au fil des pâtés de maisons. D’abord d’imposantes constructions et autres forteresses assiégées, puis des blocs résidentiels vieux et hauts, et enfin, alors que l’on s’approche du centre historique, de grandes maisons patriciennes basses séparées par des immeubles modernes. Pas de ruines, pas de délabrement. L’omniprésence de la végétation croît avec le niveau de richesse supposé des habitants des quartiers et les parcs s’agrandissent. En revanche, la pierre blanche couleur désert est partout, et bien taillée : chaque logement pourrait faire office de repaire de templiers plus ou moins contemporain. Mêmes les innombrables travaux – chemin de fer par-ci, pont par là, voies d’autoroute additionnelles autour de nous – semblent être menés à base de pierres du Nil. Vous avez compris je pense, rien à voir avec Jaffa ou Tel Aviv.

    Il est encore un autre quartier, au sud-sud-est de la ville, que je découvre un peu plus tard, après une rencontre avec une personnalité de la région. Il n’a pour ainsi dire rien à voir avec les premiers univers urbains que je vous décrivais jusque-là.
    Il paraît que des dizaines de milliers d’Israéliens pratiquent un judaïsme si intense qu’ils refusent catégoriquement de travailler pour se consacrer aux rituels quotidiens. Seulement, ils ne sont pas comptabilisés dans les chiffres du chômage : pratique. Toujours est-il que ceux-là sont très pauvres et vivent dans des conditions et des environnements défavorisés. Je ne sais pas si ce sont eux qui habitent ici. Ce sont peut-être des arabes socialement moins bien intégrés que leurs concitoyens juifs, ou simplement des joueurs qui ont tenté et raté leur chance à la roue très libérale israélienne. En tout cas, les maisons sont basses, mal entretenues, taguées. Derrière quelques rangées d’habitations limites, s’étale en contre-bas une vallée dont les deux flancs sont recouverts de logements d’un cran encore en-dessous. La poussière sableuse a pris la place de la végétation et les bidons noirs pour chauffer de l’eau sur les toits ont remplacé les panneaux solaires des beaux quartiers. Les drapeaux israéliens, états-uniens et européens qui flottent sur les façades des grands hôtels ne se voient pas d’ici.

    « Je vais vous dire pourquoi. Je vais vous dire la vérité. »

    Cela fait des heures que j’enregistre des tonnes d’informations à la minute. Dans le bus, en interview, à table, en interview, en interview, à table, dans le bus, en interview, à table, en interview… À chaque fois que quelqu’un l’ouvre, je me dis : « Ha, c’est donc comme ça que ça fonctionne, Israël. Ha oui, en fait non ». Je suis là depuis moins de vingt heures, et je suis régulièrement persuadé d’avoir pigé quelque chose, qui sera finalement remis en question l’instant suivant. Parce que, comme ailleurs, chacun est prêt à manipuler l’Histoire pour servir sa cause. Et de cause, visiblement personne ici n’en manque.

    Au départ, c’est excitant. Toujours douter de tout, ne pas faire confiance aux paroles entendues ou écoutées, recontextualiser le plus vite possible, dans sa tête, chaque bribe et chaque donnée. C’est la base du job, non ? Ça a un petit parfum d’enquête : si tout le monde raconte potentiellement des cracks, c’est qu’il y a quelque chose de caché. Puis vient la fatigue. La tension cérébrale permanente, c’est un peu comme une course d’endurance entrecoupée de vagues siestes au pied d’un arbre. Le moment où l’on comprend que l’on n’a fait qu’un tout petit bout du chemin et qu’il va encore falloir rester en action. Ici, je ne risque pas de perdre une place sur le podium : c’est mon intégrité intellectuelle qui est en jeu.

    Quand je me réveille lundi matin sur ces considérations, je ne sais pas encore comment va se dérouler la série de rendez-vous prévue le jour même et le lendemain, et ô combien elle donnera raison à ma petite philosophie nocturne. Cela dit, le premier d’entre eux me met déjà bien sur la voie. Une octogénaire va passer une heure à nous expliquer, un peu cachée derrière ses lunettes en demi-lune et son anglais chevrotant, en quoi l’État hébreu est la meilleure démocratie du monde, la plus efficace, la plus pure.

    Mes trois billes sur celle-ci ne viennent pas d’elle. Le pays dispose d’un gouvernement nommé par un parlement monocaméral lui-même élu à la proportionnelle complète : les formations politiques les plus obscures réussissent toujours à obtenir quelques sièges. Puisque les partis les plus importants peinent à obtenir une majorité absolue, et qu’ils ne peuvent se supporter entre eux, ils ont recours aux groupuscules extrémistes pour gouverner. Sympa, le parti de la droite libérale, sécuritaire et anti-immigration majoritaire pourrait solliciter ainsi un coup de pouce de la gauche sociale. A moins qu’il ne choisisse le soutien d’une extrême droite politico-religieuse qui ne se mêle pas d’économie tant qu’elle obtient les quelques avantages sociétaux auxquels elle aspire. Je vous laisse deviner comment s’est finalement formée la coalition actuelle. J’ai appris un nouveau concept : « la dictature de la minorité ». Classe, à en faire rougir d’envie l’ultra-gauche française autant que les villéristes.
    L’armée aussi joue un rôle politique, pas forcément celui qu’on attend. Par exemple, le chef d’état-major israélien tance en ce moment même la coalition de droite en place. Un soldat abattait fin mars un Palestinien à terre, le discours du gouvernement est complaisant ; l’armée soutient son inculpation et dit espérer sa condamnation.

    A côté de ça, il existe un organe de pouvoir majeur : la Cour Suprême, dont les juges sont des professionnels nommés par un ordre interne. L’aïeule au topo politique y a exercé d’importantes responsabilités. Ses détracteurs, partisans au contraire d’un régime parlementaire fort, voient en elle le premier pouvoir du pays. C’est qu’elle peut juger et annuler toute loi émise par la Knesset, le parlement. Elle peut aussi, par jurisprudence, ordonner de nouvelles directions à l’administration, à l’armée et au secteur privé et invalider le budget de l’État. Puisqu’il n’y a pas de Constitution ici, la Cour Suprême semble avoir globalement les mains libres.

    J’imagine bien que c’est un peu plus compliqué que ça en a l’air (j’en aurai la confirmation plus tard). Pas moyen de tirer grand-chose de la vieille sage qui nous reçoit pour discuter de ça. Elle va tout faire pour éviter de devoir répondre à nos questions innocentes qui cherchent à comprendre en quoi ce système politique un peu étrange est si fabuleux. C’est dommage, elle est bien placée pour en savoir plus, elle a co-présidé l’institution pendant des années ! Avant de nous quitter, elle ira jusqu’à asséner : «  Vous êtes journalistes, je ne veux pas vous embêter avec les détails. Je veux simplement que vous ayez en tête ce sentiment général, que nous sommes une démocratie sans faille. »

    Ha ! L’Histoire, infaillible et noble

    Comprendre le sentiment général. C’est ce qui compte. Et ça pourrait presque fonctionner, pour peu que l’on ne s’y penche pas en détail. Raté ! Nous visiterons l’après-midi Yad Vashem, mémorial de la Shoah et archétype de l’exploitation politique de l’Histoire en compagnie d’un panel de chercheurs français prompts à dégommer les approximations malhonnêtes.

    Un fois de retour à Paris, je demanderai à mes amis pourquoi Israël a été créé. Très peu me parleront de ce nouvel État comme de l’aboutissement d’un mouvement nationaliste – ni fondamentalement religieux et surtout pas ethnique, mais nationaliste – amorcé bien plus tôt, théorisé au XIXème siècle sous le nom de sionisme. Aucun ne fera référence à la lutte pour l’indépendance menée par des juifs en Palestine contre le mandat britannique. C’est une histoire méconnue, pas tellement mise en avant en Israël mais dont on trouve des traces visibles en quelques monuments, notamment sur la côte méditerranéenne à l’ouest du pays. Tous mes amis en revanche, ou presque, me diront qu’Israël existe parce que les juifs d’Europe ont beaucoup souffert de la Shoah. [Personne ne conteste les horreurs passées. Une chercheuse à nos côtés durant le voyage, spécialiste du négationnisme français, insistera suffisamment dessus]. Je ne peux pas en vouloir à mes concitoyens mal informés. Je pensais comme eux il y a encore quelques jours. Le gouvernement israélien est le premier à défendre cette idée – en grande partie fausse. La visite du mémorial de Yad Vashem est obligatoire dans le pays non seulement pour tous les élèves de primaire et pour toutes les nouvelles recrues du service militaire, mais aussi pour les personnalités politiques de passage en Israël. Pas facile de trouver un équivalent ailleurs. Pourtant, la Shoah est présentée ici comme une justification de l’existence de l’État hébreu depuis moins de quarante/cinquante ans. Avant cela, les Israéliens qui eurent la bonne idée de ne pas habiter en Europe durant les années 1930 et 40, ou de la fuir à ce moment-là, regardent de haut leurs coreligionnaires qui y résident. L’idée la plus répandue est qu’ils ont été longuement prévenus et incités à rejoindre la Palestine – ou Terre d’Israël en langage sioniste. Lorsque les premiers rescapés de l’Holocauste rejoignent ce nouveau pays indépendant, ils sont mal vus et mis à l’écart. Ce n’est que quelques décennies plus tard que l’idée de récupérer politiquement ces souffrances apparaît.

    Je cherche dans mes souvenirs et dans mes notes quels sont les éléments les plus symptomatiques de cette nouvelle idéologie dans laquelle baignent les lieux. Bien sûr, il y a la surabondance d’images fixes et animées qui ne laissent pas de répit, les oreilles pleines de sons diffusés à grand renfort de haut-parleurs en super dolby digital, les documents sans légende, les approximations et les cartes du début des années 1940 erronées sur lesquelles apparaissent les frontières des actuels Liban, Syrie, Irak, Iran et surtout Israël. Il y a ce guide local enthousiaste qui accompagne un groupe de très jeunes New Yorkais en t-shirts de marques, que je suis pendant quelques minutes. Il égrène à travers les écouteurs dont chacun d’entre eux est équipé, sous une casquette de baseball ou une kippa : « Toute l’Europe était contre nous. Regardez cette image, c’est Hitler s’adressant aux Allemands, fièrs et emballés de suivre leur chef. Toute l’Europe était antisémite depuis longtemps. »
    Les jeunes sont étonnés mais s’abreuvent de ses paroles. Il enchaîne les documents prouvant qu’il n’y avait que des salauds sur le vieux continent. On passe devant un panneau qui m’apprend que « s’il y avait des ghettos en Europe de l’Est mais pas en Europe de l’Ouest, dans le fond ça ne change rien car tous les pays étaient unis dans une politique commune de discrimination et d’extermination ». Leur guide doit les sentir mûrs, je ne sais pas. Il enclenche une nouvelle étape : « Vous, à New York, vous voyez comme vous êtes discriminés. Les jeunes se regardent abasourdis. Ils n’ont pas l’air d’accord.
    « Mais si, vous êtes discriminés. C’est parce que vous êtes juifs. Et les gens sont jaloux. Ils sont jaloux parce que la plupart du temps, et c’est vrai à New York, les juifs sont plus beaux, plus éduqués et plus riches que les autres. » Les petits semblent flattés, ils commencent à acquiescer. « C’est pour ça que les gens sont jaloux. Et c’est pour ça que vous êtes discriminés. » Ils sont convaincus, la visite peut continuer. C’est un peu too much pour moi, je vais continuer ma route sans eux. Ils prennent plus leur temps que moi, j’arrive donc plus rapidement à la dernière galerie. Mais ils me rejoindront sans doute dans quelques instants, plus sereins que moi.

    Toutes les salles et les couloirs centraux sont mis en scène d’une manière oppressante. Dès que je passai la porte d’entrée, une heure plus tôt, en même temps qu’une camarade, elle se tourna vers moi pour me faire part de son malaise. Les murs et le sol en béton nu, l’absence de fenêtre, l’architecture resserrée : autant d’éléments qui donnent l’impression de s’enfoncer de plus en plus dans la souffrance. Quelques dizaines de mètres surchargés d’informations grossières entièrement dédiées à la douleur, au meurtre et aux privations suffisent. Je n’ai qu’une envie, au fond : m’en sortir. Pour ça, je dois tout traverser et aboutir à un couloir assez long qui mène en pente douce à une grande baie vitrée lumineuse. D’en bas, le salut vient d’en haut, presque du ciel. En s’approchant des portes percées dans la lumière, on distingue de plus en plus nettement le paysage israélien verdoyant, le soleil qui inonde un versant resplendissant de petites maisons individuelles. D’ici, on jurerait qu’elles n’abritent que des gens heureux.
    Cette configuration parle d’elle-même. Elle susurre. « Juifs du monde entier, rejoignez-nous car vous souffrez ailleurs. » Là, il n’est même plus temps de supputer. Le mémorial et les visites guidées fonctionnent mieux que n’importe quel office du tourisme ou agence de voyage.

    Le deuxième phénomène politique primordial se dessine dans les sites de fouilles archéologiques. Nous visitons la vieille ville historique de Jérusalem, à peine revenus de Yad Vashem, avec notre fixeur habituel. Nous enchaînons avec un lieu de mise en valeur du patrimoine à faire baver tous les instituts européens qui s’appelle la Cité de David. Déjà, prendre le nom d’un roi biblique qui a fait de la Jérusalem d’antan sa capitale, ça pose les bases. Si les professionnels qui nous font découvrir les vestiges n’osent pas être trop explicites, une journaliste rencontrée ailleurs s’en charge : « Il y a avait déjà des Israéliens ici avant la création d’Israël. » C’est ça, l’enjeu pour le gouvernement. Ethan est fière de nous dire que le pays détient le record du nombre de sites de fouilles, mais s’abstient de nous expliquer pourquoi. Le logo de la Cité de David est plus explicite. C’est un simple rectangle vertical divisé en deux par un épais trait bleu. La partie supérieure ressemble à une ville moderne. Elle repose sur la partie inférieure, un chandelier à sept branches.

    Pourquoi tout ça ? Je ne suis dans la tête de personne, mais il ne semble pas sorcier de formuler quelques hypothèses. Israël est un pays en guerre contre ses voisins et contre une partie de la population habitant les territoires qu’il occupe, qui ne reconnaissent sa légitimité ni en tant qu’État ni en tant que Nation. Démontrer, quitte à ne pas tout montrer, que des juifs si possibles « sionistes » – dans une acceptation très large du terme – étaient présents sur ce territoire depuis très longtemps possède une utilité politique internationale évidente.

    « Je ne partirais d’ici pour rien au monde. »

    Le chauffeur du bus qui nous fait quitter les lieux est un immense type chauve, ancien sniper, le type Vic Mackey avec lunettes de soleil et t-shirt semi-moulant. Il profite d’un échange de courtoisie que j’amorce en me doutant de la suite :
    «  – Shalom, how are you ?
    – Fine, how are you my friend ?
    – Very good.
    – You know, when you’ll be back in France and write about us, don’t lie. Journalists lie. You need to say the truth about Israelis and Palestinians. Israelis are nice people. Palestinians… they are… ugh… different. It’s complicated. Journalists write down that it’s Israël fault. It’s not. »
    Toujours la même rengaine, entendue de tant de bouches depuis quelques jours. Promis, je ferai tout ce que je peux pour écrire « la vérité ». La tienne Liam, je ne suis pas sûr. Avant de m’asseoir, je repère le sticker collé sur son pare-brise : « Proud member of Growing Veterans » inscrit sur la surimpression d’un casque de Tsahal.

    Voilà. L’ennui c’est que, pour qu’un système basé sur de telles grilles de lecture (si j’osais, je parlerais de relecture) fonctionne, il faut une armée de bons citoyens patriotes et zélés. Liam en est un exemple. Il ne fait probablement pas exprès. Il a probablement un bon fond. Mais il est persuadé d’avoir raison et ça, c’est quand même sacrement dangereux.
    En revanche, ce n’est pas complètement étonnant. Il est facile de dire d’un tas de pays développés qu’ils sont des « pays d’immigration ». Ça fait bien et puis c’est partiellement vrai un peu partout. Mais Israël est particulier. Bien sûr, il y avait déjà du monde dans la région avant 1948 et la déclaration d’indépendance de l’État hébreu. Mais une très grande partie des habitants juifs sont venus ici de leur plein gré : eux et leurs enfants disposent le plus souvent d’une autre nationalité et d’un autre passeport, ils ont encore des liens familiaux ou amicaux dans d’autres pays et n’ont pas rompu complètement leurs liens culturels (langue, habitudes…). Rien ne les force à rester ici : ils en ont envie, ils l’ont choisi. Une grosse différence quand même avec les pays occidentaux dont on a l’habitude.

    Les applications de ce patriotisme sont parfois insoupçonnées ; nous y sommes confrontés dès les premières minutes de notre voyage. Le slogan de la compagnie aérienne du coin, c’est : «  El Al : It’s more than an airline, it’s Israël ». Les panneaux publicitaires qui recouvrent les murs de l’aéroport Ben Gourion indiquent, entre autres figures scientifiques et artistiques de premier plan, qu’Albert Einstein théorisait la relativité en même temps qu’il affirmait son engagement sioniste. Une foultitude de petites choses cherchent à faire passer l’hébreu pour « la seule langue des juifs », occultant ainsi de l’histoire les langues yiddish et ladino, pour ne citer qu’elles. Je risque de divaguer, mais je sens bien que ça vous plaît, ces histoires qui ressemblent (de très loin) à la vie en 1984.

    Nous rencontrions il y a maintenant deux jours un groupe d’étudiants. Cela fait au minimum un quart de siècle qu’ils arpentent le monde, dont une vaste majorité coincée entre l’Egypte, le Liban, la Syrie et la Jordanie. Ils ont passé plusieurs années à l’armée (deux pour les femmes et trois pour les hommes), sont aujourd’hui réservistes, vouent un culte à leur patrie mais surtout ! ils ne comprennent pas que l’on puisse la critiquer, même du bout des lèvres. « Telling people about the few incidents in the army, like violences and such, is like picking up a minority instead of showing the larger picture. It’s dishonnest ». Pour éviter d’avoir à revenir sur ces sujets épineux, la bande annule notre second rendez-vous prévu quelques jours plus tard… Parfois, je me dis que la vie doit être relativement facile quand on est né du bon côté de la barrière ; et de l’idéologie.

    Loin des jeunes militaires et des professionnels du tourisme, les journalistes juifs israéliens aussi peuvent être de puissants alliés du pouvoir. Cachés derrières la déontologie et « la vérité », certains trouvent tout à fait naturel de défendre l’image de leur pays à tout prix. Durant une heure trente édifiante dans le business lounge d’un hôtel de la côte, une employée de la radio publique Kol Israel, « La Voix d’Israël », nous présente ce qu’elle tient pour naturel. Et qui sonne comme un terrible paradoxe pour nous autres observateurs étrangers. « Les médias d’ici sont les plus libres du monde », commence-t-elle immédiatement. Dans un même souffle, elle rappelle que pour l’intégralité de ses collègues, écrire un article donnant une mauvaise image de leur pays serait « vécu comme une trahison, un manque de respect d’eux-mêmes ». Des propos qui ne seraient probablement pas démentis par les équipes de l’une des chaînes de télévision qui couvrent la région pour qui l’objectif principal est « d’apporter un meilleur éclairage sur la région, de montrer aux pays arabes qu’Israël est une démocratie et de montrer aux Européens et aux Nord-Américains que l’information [critique] qu’ils reçoivent habituellement sur Israël n’est pas bonne ».
    La journaliste de Kol Israel est aussi très fière d’appartenir au média qui sert d’outil de communication officielle, notamment pour les informations de sécurité importantes. Dans ces conditions, pas étonnant que ses supérieurs n’aient jamais eu à lui communiquer de directives et qu’elle se sente libre d’écrire ce qui lui plaît. En revanche, interrogée sur le classement de la liberté de la presse de RSF, « [elle] ne sai[t] pas pourquoi Israël est classé seulement cent-unième pays dans lequel la presse est la plus libre, mais il faudrait probablement regarder du côté des critères. Le classement n’est probablement pas fiable. » Probablement.
    Les lecteurs ne sont pas en reste. Ethan le fixeur n’est pas dérangé de lire un titre de presse qu’il sait avoir été créé par un proche de Benjamin Netanyahou, le premier ministre depuis 2009. « L’objectif de l’investisseur était d’exprimer la voix du gouvernement. [Les deux autres titres de référence] sont plutôt contre lui, donc c’était important de créer cela. Mais tous ces titres sont très bien, ils ne sont pas d’accord entre eux mais ils restent tous patriotiques. » Alors ça va.

    Allez, je referme la parenthèse. On a compris, tout le monde est patriote, tout le monde aime son pays. Officiels, responsables d’ONG, journalistes… ils nous remercient toujours, non pas de la qualité de notre travail (on peut rêver), mais d’être venus en Israël. Comme si notre simple présence ici était un gage de positionnement radicalement différent de celui de la presse française si critique habituellement à l’égard du pays. On peut reprendre le cours de notre voyage, maintenant, s’il vous plaît ?

    « Il y a une croix, ça doit être catholique ici. Enfin grec orthodoxe copte arménien. Je sais plus, c’est fatigant ! »

    Jérusalem avec un fixeur israélien orienté, c’est fait. Maintenant, j’ai envie d’essayer tout seul, comme un grand. Allez, avec un copain quand même parce que c’est plus sympa. Et puis ce n’est pas gênant, parce que je sais qu’il ne va pas passer son temps à m’expliquer à quel point l’ONU (qui demande régulièrement à Israël de respecter le droit international) est une organisation de bons à rien, que la Jordanie est un pays de salauds qu’il a fallu contraindre par la guerre de 1967 à concéder sa souveraineté sur la vieille ville de Jérusalem et que la politique d’implantation juive à l’est de la ville (à proximité de la limite séparant Israël des territoires occupés) n’est qu’un juste retour des choses puisque les juifs en ont été dépossédés par la présence jordanienne (qui n’a pas été tendre pour autant, il faut bien l’admettre).

    Je rembobine. En arrivant aux abords de la vieille ville, on tombe sur une première enceinte fortifiée de plusieurs mètres de haut avec créneaux et meurtrières. Une demi-douzaine de portes percent les murs de dix mètres d’épaisseur, mais toutes ne sont pas praticables. La porte de Damas, au Nord, est formellement déconseillée par nos accompagnateurs : c’est là qu’ont eu lieu 80 % des attaques au couteau menées par des Palestiniens depuis le mois de novembre dernier. C’est aussi là que l’on trouve les terminus des lignes de bus qui quittent Jérusalem pour les territoires occupés, zone de friction et de rencontre entre citoyens israéliens et population apatride de l’autre côté. J’y fais un tour dans la soirée, ce n’est pas si méchant. Les soldats par dizaines, armés jusqu’aux dents, ne sont pas tendres avec les arabes à capuches qui franchissent la place pour rejoindre la vieille ville. Pas plus qu’avec mon copain baladeur et moi, qui avons passé quelques secondes de trop à nous demander si nous voulions continuer plus avant ou rebrousser chemin.
    La porte Est est condamnée. Elle permet de rejoindre directement l’esplanade des Mosquées (en français et en arabe) ou esplanade du Temple (en anglais et en hébreu). L’esplanade est un miracle architectural : c’est une dalle en pierre de plusieurs centaines de mètres carrés qui tient uniquement sur (et pas entre) les murs de vingt mètres de haut qui la délimitent, et sur quelques colonnes souterraines. Ethan est à deux doigts de parler d’opération du Saint-Esprit. Il y a quelques milliers d’années, elle était occupée par le premier puis par le second temple, juifs bien entendu. Aujourd’hui l’esplanade, à laquelle les juifs n’ont plus accès à cause des violences passées, est gérée par les autorités religieuses musulmanes. C’est par la porte Est que Jésus est censé revenir sur Terre et faire le chemin de croix en sens inverse. Quand le premier ministre israélien s’est plaint que les autorités religieuses musulmanes aient muré le passage, il s’est vu rétorquer que si Jésus était vraiment un messie capable de multiplier les pains, de soigner les indigents et de ressusciter d’entre les morts, alors il n’aurait pas de problème pour traverser quelques briques cimentées. Ce n’est pas une pure discussion théologique, c’est un vrai débat politique. Bienvenue à Jérusalem.

    Les autres portes sont à peine protégées par quelques soldats et quelques M-16, mais sans plus. Elles permettent d’accéder aux différents quartier de la vieille ville : le quartier arabe chrétien, le quartier arabe musulman et le quartier juif. Contrairement à l’esplanade des Mosquées et au Mur occidental – nommé à tort « mur des lamentations » – le reste de la vieille ville est praticable par tous. Sauf le quartier arménien. Renfermés dans l’idée qu’ils sont systématiquement persécutés de toute part, les habitants ont construit il y a plusieurs siècles une deuxième enceinte fortifiée à l’intérieur de la première et y vivent en autarcie. Ils doivent bien se faire livrer de la nourriture et des biens de première nécessité, mais ça ne doit pas être facile. J’ai fait deux fois le tour complet du quartier à la recherche d’une entrée (ai-je besoin de préciser qu’en raison du caractère défensif et violent des gardes du quartier, il m’a été formellement déconseillé de m’y rendre ?) J’ai trouvé une porte scellée et une entrée de parking lourdement gardée. Il y a probablement un passage de ce parking à l’intérieur de l’enceinte, mais je n’ai pas pu vérifier. En revanche, il y a aussi une cathédrale accessible à la fois de l’intérieur du quartier arménien et de l’extérieur. Je m’y suis rendu, passant pour un touriste – ici, on parle de pèlerin. Le majeur droit plié et recouvert du pouce, je me ballade dans la cour « tout public » de l’édifice sous l’œil de quelques gardes pas commodes. J’ai un peu fait le tour, pas moyen de deviner ce qui se passe du côté fermé, les armes automatiques sont assez dissuasives. Je n’ose imaginer ce qu’il doit y avoir d’endogamie et de violations des droits de l’enfant de l’autre côté du mur recouvert d’icônes de la Vierge.

    Outre les Arméniens qui vivent en micro société exclusive, les autres quartiers fonctionnent sur une logique qui semble être celle de la région toute entière. Une logique différente bien entendue de celle que nous connaissons ici.
    Le quartier juif est assez résidentiel, plutôt en bon état. Les rues sont vierges de tags et d’ordures. Les voitures, peu nombreuses en début d’après-midi hors du parking surveillés au sud-est, sont à l’arrêt, neuves. Les immeubles grimpent sur plusieurs étages, parfois jusqu’à cinq ou six. Le quartier semble triste : les enfants sont peu nombreux à jouer dans les squares, ils sont alourdis sur les toboggans et leurs vélos par les kippot, peotes, chemises repassées, tenues en épais satin noir et ribambelles de cordelettes nouées à intervalle régulier. Les hommes nous regardent bizarrement. « Pour la première fois, j’ai l’impression d’être un arabe dans le 16ème », me lance mon ami, mi-hilare mi-désemparé (c’est son style). Les synagogues sont discrètes. Les bâtiments institutionnels sont innombrables : institut juif de Jérusalem, établissement hébraïque de ceci, école juive de cela, centre hébraïque un tel, librairie de l’hébreu… La présence arabe, chrétienne et musulmane est complètement absente.
    A quelques rues d’écart (la vieille ville toute entière se recroqueville dans un ou deux kilomètres carrés), tout se transforme. Les rues pavées sont plus étroites, les maisons basses pourraient avoir plusieurs siècles. Les gens sont chaleureux (la plupart ont des babioles à vendre), tout le monde se salue et les gosses courent entre les pattes des passants en se criant dessus en arabe. Il n’y a pas de voiture ici, les seuls véhicules sont des charrettes poussées à la main dans les ruelles en pente. Leurs freins sont des pneus crevés, enchaînés au châssis et frottés de la basket sur le sol irrégulier. Les commerces débordent d’ordures, certains vont jusqu’à coller des stickers stylisés ou des affiches de revendications politiques sur le très rare mobilier urbain (boîtiers électriques ou lampadaires archaïques). Les seuls éléments qui inscrivent un peu ce quartier dans notre univers moderne, ce sont les compteurs d’arrivée d’eau au milieu de la rue : les rénovations sont limitées, les travaux impossibles et l’eau courante est arrivée trop récemment pour s’être dissimulée en sous-sol. Devant eux passent des moines en bures, des imams en turban et des bonnes sœurs voilées. D’un quartier il y en a en réalité deux, chrétien et musulman, mais la porosité entre les deux est énorme. Déjà, on y cause le même dialecte : on n’y dit plus « Shalom » mais « Salam Aleykoum ». Les commerçants arborent tous les mêmes étals de croix, de mains de Fatma en pendentifs et… de kippots. Les pèlerins de toute confession s’y croisent, et les acheteurs étrangers aussi. Les boutiques exposent aussi des t-shirt du Che, des casquettes décorées de feuilles de cannabis et des pantoufles Hello Kitty. Si il est bien quelque chose de mondialisé, ce sont les marchands du temple. En revanche, les murs, les portes en bois massif et les paravents tissés peuvent être réutilisés sans problème dans n’importe quelle production hollywoodienne traitant des croisades ou des légendes du Roi Arthur. Ici, chacun arbore sur le fronton de sa porte un signe d’appartenance religieuse : un poisson, une croix grecque orthodoxe, un symbole franciscain, un croissant et tout un tas de décorations que je n’ai pu identifier. Les rues portent les noms des plus hauts dignitaires religieux. La rue du patriarche orthodoxe croise la Via Dolorosa dans laquelle on trouve une boucherie hallal et un centre sportif en sous-sol d’une demeure immémoriale.
    Cette apparente coexistence pacifique, animée, bigarrée et haut perchée n’est pas là que pour les pèlerins fortunés. Le syndrome de Jérusalem frappe régulièrement quelques croyants étrangers qui vivent dès lors une vie de vagabond illuminé, le plus souvent pieds nus sur les pierres d’antan. Ils crient à la révélation divine, s’échinent à propager un message de paix et d’amour. Des familles occidentales entières ont tout plaqué pour vivre de prosélytisme et de prédication dans les rues de la vieille ville de Jérusalem. Je ne sais pas ce qu’ils deviennent lorsqu’ils perdent la foi.
    En tout cas, aucun habitant n’est dupe : tout le monde ne s’entend pas bien. Toutes les entrées des QG religieux, comme les bureaux du patriarche bidule, sont d’immenses portes en bois renforcé et inamovibles dans lesquelles sont percées de toutes petites portes mobiles. Ainsi, le visiteur mal intentionné, obligé de se baisser pour pénétrer à l’intérieur, se retrouve en position de faiblesse face à une tripotée de gardes inflexibles. Le Saint-Sépulcre est à moitié enfoui entre une mosquée et le jardin des jésuites. Placé sous statut international pour éviter les violences trop nombreuses jusque-là, l’édifice sacré est un concentré de lourdeurs et d’immobilité. Les treize sectes chrétiennes qui se le partagent ont chacune un espace et des horaires pour les offices, à peu près les mêmes qu’il y a des siècles. Et puisque les décisions doivent être prises unanimement, des coptes du balcon aux Grecs orthodoxes de la chapelle en passant par les Éthiopiens installés sur le toit, aucune décision n’est prise. Sur la façade extérieure, vaguement maintenue en place par trois barreaux en fer, on voit une échelle de bois qui pourrit lentement. Elle n’a pas changé de place depuis quarante-neuf ans. C’est que personne ne sait à quelle communauté elle appartient. La toucher pourrait déclencher une guerre civile. Que les pèlerins se rassurent, la densité de commissariats aux noms amusant est impressionnante – « Commissariat aux lieux saints », « Commissariat du palais de David », « Commissariat des mosquées ». De quoi faire bondir de son comptoir n’importe quel militant libertaire français. Je ne sais pas ce qu’il penserait en revanche des deux colons israéliens venus flâner dans la vieille ville que je croise en la quittant : baskets, survêtement Tacchini, sacoche en bandoulière, clope au bec, un crachat par terre, une canette dans la main gauche et un M-16 réglementaire chacun, le doigt sur la gâchette.

    Le lendemain matin, mercredi, nous nous rendons entre autre à Bethléem. Si ce nom vous dit quelque chose, c’est que vous n’avez pas totalement oublié vos notions d’histoire des religions. Première étape logique : un lieu saint du christianisme – le supposé lieu de naissance de son messie. Le spot est au cœur d’une basilique gérée (et lourdement décorée) par des orthodoxes arméniens, entouré d’une enceinte gérée par des coptes, jouxtant un couvent austère géré par des franciscains, le tout en face d’une mosquée en plein territoire arabe en guerre contre un État juif. C’est quand même foutraque. Rajoutons à cela que le lieu est protégé, jusqu’à quelques mètres de l’autel de la Nativité, par des policiers palestiniens dont les guérites sont ornées de visages de Yasser Arafat, et que les visites de pèlerins noirs et asiatiques sont menées par des musulmans assermentés par le ministère du tourisme local. Bref, un beau bordel qui clôt la sacrée remise en question de ma vision romaine catholique du christianisme amorcée la veille.

    « Connais ton ennemi », un précepte has been

    Je ne suis pas allé à Bethléem dans l’espoir de voir où Jésus aurait téter Marie. Ça s’appelle la « grotte du lait » et c’est mignon mais le vieil arabe qui surveille les pèlerins d’un œil distrait a mieux à faire que de me raconter son quotidien, quand bien même je le salue dans toutes les langues à ma disposition. Je tente ma chance à l’extérieur en attendant le groupe. Un driver accepte de discuter. Il zone et mate les filles en attendant de trouver un groupe auquel soutirer quelques schnek-els. Mais je suis mauvais pour son business, alors je finis par le laisser tranquille. Il n’a pas perdu son sourire une seconde et sa poignée de main est chaleureuse. Il pleut un peu.

    Je suis content d’être là car c’est globalement l’une de nos seules chances de mettre tranquillement les pieds en Cisjordanie occupée, en zone A qui plus est. Territoire apatride, rejeté par la Jordanie qui ne veut plus se mêler de la question palestinienne, la Cisjordanie n’a pas été annexée pour autant par Israël (l’intégration réelle du territoire supposerait de donner des droits à des gens qui continuent pour l’instant à mener une lutter nationaliste armée et terroriste). Et parce que c’est une bonne occasion de « faire ma vie », comme je pourrais dire si j’étais encore un peu hipster, si je n’avais pas, à ce moment-là du voyage, complètement oublié à quoi ressemble la vie parisienne. Ethan n’est pas venu avec nous. C’est agréable pour une fois, et ce n’est pas anodin.

    Ce matin, mercredi 16 mars à 8h, avant de partir pour Bethléem, dernier petit-déj (tardif) dans un trois étoiles de Jérusalem-Ouest, la partie de la ville reconnue comme israélienne par la communauté internationale. Une correspondante locale en poste pour des médias étranger depuis des années prend une heure pour nous parler de la Palestine avant de nous y accompagner. Elle remplace exceptionnellement notre habituel fixeur propagandiste. Lui ferait un parfait porte-parole de la coalition de droite radicale de l’actuel premier ministre. Elle, beaucoup plus modérée, développe un discours par conséquent plus audible. Mais ce n’est pas pour ça qu’elle se substitue exceptionnellement à notre régulier. Il explique que, puisqu’il est israélien, il n’est pas autorisé à traverser le mur de séparation qui isole Bethléem, sous autorité palestinienne, d’Israël. « J’aurais adoré vous accompagner là-bas. En plus une bonne partie de ma famille en est originaire ». En réalité, c’est plus complexe. Puisqu’Ethan est un guide assermenté, avec son petit badge en plastique dûment acquis auprès des autorités, Bethléem est une exception à la règle et ne lui est pas interdit. Seulement, Ethan semble avoir beaucoup de préjugés sur les Palestiniens, sur les arabes et sur les musulmans. Par exemple, il donnait la veille quelques conseils à ceux qui voudraient se rendre sur l’esplanade des mosquées, sans lui bien entendu. « Il ne faut surtout pas se toucher, les filles ne doivent pas dévoiler leur peau, il ne faut pas manger ni rire ». Résultat, les étudiants qui s’y sont rendus me rapportent que toutes les filles et les couples en tenue de ville se prennent en selfie en se tenant par la taille ou les épaules et que d’imposants groupes de touristes étrangers s’esclaffent en pique-niquant devant l’entrée de la mosquée al-Aqsa, le tout sans se faire embêter le moins du monde. Bref, Ethan n’a surtout pas envie de rencontrer à nouveau des Palestiniens. Dommage pour lui, chouette pour nous !

    C’est dans cet esprit que l’on prend le bus pour rejoindre l’un des postes de contrôle qui percent « le mur », qui ne porte correctement son nom que sur trois pour cent de la ligne de séparation entre Israéliens et ses voisins – notamment autour de Jérusalem. Ailleurs, c’est une barrière, peut-être un peu barbelée mais franchie quotidiennement, dans les deux sens, par des milliers de Palestiniens en quête de travail clandestin. Elle reste imperméable pour les israéliens.

    Recentrons-nous. Il est onze heures, je suis à Bethléem, notre guide/journaliste progressiste a fini de nous faire faire le tour des églises et de nous raconter son passé passionnant de correspondante de guerre sous les bombes, je suis libre. Je n’ai pas très envie de « faire le marché, très prisé des touristes ». Ces touristes – ici, on ne parle plus de pèlerins – ne sont peut-être pas si éloignés que ça de la plupart des Israéliens : ils connaissent mal leurs voisins, les membres des autres communautés.
    La basilique de la Nativité donne sur une grande place avec deux cafés et des boutiques de cartes postales, elle-même toute proche du parking des cars de cinquante places estampillés Israël Découverte. Il y a autre chose sur cette grand-place. Une mosquée, d’apparence passionnante. Pas un touriste ne s’en approche. Je m’y dirige dès que possible, donne du « Salam Aleykoum ». On me laisse rentrer, je retire mes chaussures, passe le pied droit en premier par l’embrasure. Des types glandent devant en fumant des clopes, et à l’intérieur en chuchotant. Je monte les escaliers, ne m’attarde pas à l’étage des femmes parce qu’il moche et en béton nu et parce que je n’ai rien à y faire. L’étage des hommes tient sa promesse, il est magnifique. Moquette épaisse, tapisseries, bibliothèques de Coran dorées. Quelques vieux Palestiniens en keffieh blanc et noir ou rouge et noir bouquinent en tailleur, leurs cannes posées sur le flanc – pardon, ils étudient. Eux n’ont que faire de moi, mais les croyants moins érudits qui traversent les lieux ou gravissent les marches en soufflant me regardent un peu de travers, sans méchanceté. Ils ne doivent pas en voir souvent ici, des comme moi.

    Il me reste encore un peu de temps avant de devoir rejoindre le groupe au Café Georges (à vous de voir si c’est une référence aux Georges de la littérature occidentale ou à Georges Abdallah, le militant libanais nationaliste palestinien en prison en France depuis 32 ans). Je me balade dans les ruelles de Bethléem. Tortueuses, vides, taguées. Il pleut mais il faut chaud. Les arches qui chevauchent les passages étroits entre les immeubles sont un refuge contre les gouttes et le soleil. Je ne peux pas lire les graffitis en arabe mais les kalachnikovs peintes en noir et vert sont assez explicites. Les drapeaux palestiniens aussi.
    Je rencontre un jeune homme qui a l’air sympathique. Il me propose de me conduire sur le toit de l’un des immeubles qu’habite sa famille, pour me faire profiter du panorama. Je vérifie quand même qu’il n’est pas armé et finis par le suivre. Son comportement bascule devant la vue. Il pointe du doigt la colonie juive de Har Homa, juste en face de la ville. [Colonie n’est pas un gros mot, même si les médias pro-israéliens préfèrent parler « d’implantation ». Dans Jérusalem, un panneau publicitaire affiche fièrement : « Rent a little house in the colony »]. La voix de notre nouveau protagoniste tremble un peu de colère :
    « – You know what it is ?
    – I do. What’s its name ?
    – Jews. They came here and took the land as theirs.
    – How do you feel ? Are you pissed ?
    – Very very pissed off. We need to do somethin !
    – Fight ?
    – Fight maybe. It’s hopeless anyway », conclut-il triste et énervé.
    Je le remercie pour la vue et file en vitesse, il est de plus en plus remonté et je n’ai pas envie de rencontrer les amis qu’il me dit attendre, perché en haut de ce dédale d’escaliers qui serpentent entre des habitations abandonnées. Quand j’arrive à hauteur de la porte blindée qui marque la transition vers la rue un peu vide mais vivante, il me hèle, m’insulte presque. Je la franchis soulagé et cours à moitié jusqu’au point de rendez-vous avec le reste du groupe. S’il passe à l’action, je ne le féliciterais pas, je n’embrasserais pas son discours mais j’imagine qu’une partie de moi restera persuadée de sa sincérité. Quelques heures après, j’ai déjà oublié son prénom.

    Si en lisant ces lignes vous pensez avoir compris ce que peut recouvrir le concept de « haine » dans la région, vous êtes encore, j’en suis désolé, assez loin. Bethléem derrière nous, nous nous rendons une autre fois à Nazareth. Nous avons rendez-vous avec le prêtre du coin. Le père est un chrétien orthodoxe, meneur spirituel auto-proclamé des chrétiens d’Orient (passons sur cette absurdité, assez peu reconnue hors les murs de sa bourgade). Ses locaux sont situés en face d’un sex-shop à la devanture rose flashy, c’est cocasse. Les propos du monsieur sont beaucoup moins amusants. D’ailleurs, ils sont traduits en live de l’hébreu car le père ne souhaite pas nous parler en anglais – langue qu’il maîtrise pourtant. D’autres que moi se chargent d’en dresser un portrait détaillé et de décortiquer ses propos. Je me contenterai de vous raconter le cœur de son combat, mené sans contact avec les autorités religieuses musulmanes de la région : il cherche à convaincre ses ouailles de prendre les armes et de rejoindre l’armée israélienne pour défendre les gentils chrétiens contre les méchants musulmans, toutes sectes confondues. Quand je l’interroge sur le risque que ces nouveaux soldats encourent, lors d’une opération de maintien de la paix en Cisjordanie, de devoir faire face à des militants palestiniens chrétiens, il balaie. Il fait l’impasse sur le FDLP, le parti politique chrétien à l’origine du nationalisme palestinien et m’explique qu’une telle situation ne se produira jamais. « Les chrétiens ne sont pas violents, ils ne sont pas dangereux ». Tiens, pourquoi ? « C’est comme ça, c’est génétique ». Une fois dehors, j’écoute les enregistrements, pour être sûr. [Géniétiqué] » en hébreu.

    « Faites pas ci, faites pas ça. »

    Avant d’attaquer la suite, vous devez comprendre quelque chose. Une sorte d’état d’esprit général qui ne me quitte pas. Ce serait mentir de dire que j’ai peur en Israël (l’adrénaline?). Et pourtant, je la sens partout.
    Ethan le fixeur, chargé de fait de notre sécurité, n’était déjà pas rassuré dans sa capitale. À Jérusalem, il me prenait à part pour me déconseiller de partir seul puis pour me conseiller de marcher le long du mur, s’il te plaît. Un matin, jus de citron à peine avalé, il évacuait de l’hôtel un petit groupe dont je faisais partie car il avait repéré, dans le hall, un sac à dos dont ses interrogations insistantes n’avaient pu déterminer la provenance.
    Était-ce pour nous protéger qu’il énumérait, chaque matin, les attentats et les tentatives d’attentats commis durant la nuit ou à l’heure des premières prières. À l’écouter, il y en aurait eu un par matinée dans « la rue de [notre] hôtel » ou alors « à quelques pas », « deux morts cette fois ». Le plus souvent, c’est un conducteur qui enfonce un arrêt de bus à l’heure de pointe. Depuis quelques temps, les abris-bus sont entourés de blocs de béton dans les quartiers les plus défavorisés ou d’un nouveau mobilier urbain décoré et renforcé dans les plus aisés. Alors ce que les journaux français appellent les « voitures-béliers » frappent ailleurs. Au milieu de la route par exemple. Ce qui cause, à une occasion, le retard d’une journaliste avec qui nous avions rendez-vous : « Excusez-moi pour le délai, il y a eu une tentative d’attentat sur la route jusqu’ici. Comme à chaque fois, ça crée des bouchons monstres » puis plus tard « C’est pour ça que les Israéliens écoutent la radio en permanence, pour savoir quand survient une attaque, et où ».
    Les étudiant-e-s n’intègrent l’université qu’après avoir terminé leur service militaire. Ceux que nous rencontrions en début de semaine cherchaient à nous rassurer. « You shouldn’t have any concerns about the safety in Israel. We don’t have any ». Le garde armé à l’entrée de leur campus, blindée et surmontée de pieux métalliques, c’est un simple job étudiant. Et les barbelés partout dans la ville, jusqu’aux frontons des crèches, c’est pour la déco ? La presse quotidienne est remplie chaque matin (environ seize pages sur dix-huit) d’informations sur les attentats et les conflits aux portes du pays.
    Un état d’esprit général, vous disais-je.

    Sur la route des porte-flingues en tout genre

    Je referme cette parenthèse sécuritaire. Nous sommes mercredi midi. Avec le groupe au complet, nous partons en bus pour vingt-quatre heures remuantes. Couper la Cisjordanie occupée et militarisée, pénétrer une implantation juive, remonter le Jourdain le long de la frontière barbelée, passer moult check-points et dormir dans l’un des kibboutz les plus proches de Daesh et du Hezbollah. Autant vous dire que cette grande boucle dans le nord du pays n’était pas toujours placée sous le signe de la sérénité. Attendez, je vous raconte.

    D’une manière générale préoccupé, Ethan l’est encore plus une fois que nous commençons à emprunter l’A1 au départ de Jérusalem-Ouest. Une autoroute somme toute assez classique, qui traverse la Cisjordanie et les territoires gérés par l’Autorité Palestinienne jusqu’au couloir qui les sépare de la Jordanie, à l’est. On ne traverse pas de point de contrôle, pas dans ce sens. Mais en écartant les rideaux qui nous protègent un peu des 35 degrés du désert, on peut observer celui qu’empruntent tous les voyageurs pour pénétrer dans la périphérie de Jérusalem. Les files d’attente interminables à sens unique font penser à la frontière mexicano-états-unienne. Les tentes de nomades sédentarisés par l’ONU en rab’. Très vite, on amorce notre descente en direction de la Mer Morte. On passe de 800 mètres au dessus à 400 mètres en dessous du niveau de la mer en quelques instants, ça bouche les oreilles.

    En passant à proximité de Jericho, Ethan ne manque pas de nous faire observer deux choses. La première, c’est cet immense panneau de signalisation rouge vif. L’interdiction faite aux citoyens israéliens de pénétrer dans la ville y est inscrite en arabe, en anglais et finalement en hébreu. « Les Israéliens subissent une ségrégation géographique plus importante que les Palestiniens, et ça, les Français n’en parle jamais ». Je pense à l’interroger, à le piquer un peu sur le fait que nous ne sommes plus en Israël (la Cisjordanie n’a jamais été annexée), mais je me ravise. Pas cette fois, c’est sans espoir d’en tirer quelque chose.
    La deuxième chose, c’est la douane qui permet d’entrer en Jordanie. Pour l’instant, les douaniers sont israéliens, ça se voit à l’hébreu qui orne leurs uniformes. Les États-Unis souhaitent que l’Autorité Palestinienne en acquière le contrôle ; Ethan s’y oppose. « Vous vous doutez bien que nous, nous assurons la sécurité. Mais si les Palestiniens s’en chargent, qui va en payer le prix ? ». Il n’en dira pas plus.
    Finalement, nous ne mettrons pas pied à terre comme prévu dans l’une des colonies juives dont le nom m’échappe, au milieu des territoires palestiniens. Nous nous contentons de la traverser en début d’après-midi. Ethan n’est vraiment pas bavard aujourd’hui. Pas moyen de savoir si, derrière l’éternel argument de sécurité, se cache une volonté de ne pas nous présenter une face difficile à appréhender de l’expansion territoriale israélienne. « M’en fous, j’y retournerai bien un jour » sont des mots qui m’aident à faire passer la frustration. Ce rapide survol n’empêche cela dit pas de repérer les gardes armés à peine dissimulés derrière des sacs de sables. Les pièges à clous au sol sont prêts à se dresser et les lourdes barrières à retomber. On passe sans difficulté : la plaque israélienne peut-être, ou bien la tête de notre chauffeur slash israeli sniper.

    Voilà, on parcourt des kilomètres sans clopes et sans pipi parce qu’Ethan flippe. Je n’aurai pas l’occasion de vérifier si ses craintes sont fondées, c’est bien. Ce qui est sûr, c’est qu’il les partage avec les officiels du check-point de sortie de la Cisjordanie, à l’entrée de la Galilée. Armés – cela va de soi désormais – ils entreprennent de monter dans le bus pour nous jauger et pour faire supprimer quelques clichés d’une étudiante imprudente qui vient de les immortaliser temporairement. Face au fusil d’assaut, elle ne rechigne pas trop. Ils n’exigent aucune pièce d’identité et n’ouvrent ni soutes ni porte-bagages. Ils sont dehors maintenant, les langues se délient à l’intérieur. « Tout est normal ! », s’exclame-t-on ironique. Surtout, j’apprends que nous avons eu affaire à des employés d’une société privée qui recycle des mercenaires en mal de conflit.

    À quelques minutes de là, enfin, nous nous extirpons. Notre tas de ferraille rutilant s’est arrêté au pied d’un autre, plus ancien, exhibé comme le vestige d’un passé glorieux. La première aire au bord de la nationale se présente sous la forme d’un parking construit autour d’une épave de char d’assaut. Son canon est pointé vers le Nord, le Liban et la Syrie. Quand bien même il serait en état et dirigé dans l’autre sens, il n’aurait pas beaucoup de cibles potentielles. Le long de ce spot de stationnement, en face d’une épicerie kasher galiléenne, s’écoulent en une demi-heure quelque chose comme trois ou quatre voitures. Et trois cars, en comptant le nôtre. Les deux autres sont remplis de juifs orthodoxes qui transpirent sous leurs grands chapeaux et leurs couches de satin noir et qui ne daignent pas nous adresser un regard. Un curieux se demande peut-être ce que font ces quinze goyes en terre sainte, mais il est vite rappelé à l’ordre par ses camarades de voyage. Je ne saurai jamais d’où ils viennent ; je ne sais pas pourquoi je me pose cette question à répétition. Enfin bon, ça ne m’empêche pas de jouer au con dans le tank éventré, les mains sur les commandes de l’arme de siège et la tête qui dépasse de l’ouverture où ont dû se tenir plus d’un soldat de mon âge. Sous le regard lointain et amusé des tenanciers d’à côté, l’arme de poing glissé sous le t-shirt.

    À la tombée de la nuit, on rejoint un énième bastion fortifié. Une haute clôture l’enceinte intégralement, il faut en faire tout le tour en bus. Derrière, des champs et des serres, une bâtisse qui ressemble à une menuiserie. À l’entrée, deux bonshommes maintiennent leurs fusils dans leurs dos. On ne vaut pas la peine de dégainer ? J’ai du bol d’être si bien accompagné.
    Nous sommes à l’extrême nord du pays. Il y a quelques minutes, je me demandais où nous passerions la nuit. Présentement, je suis en tailleur sur un canapé à fleurs assez moche sous une huile – une croûte ? – à la sauce western. Je suis dans un kibboutz du Golan, et ce n’est pas du tout comme j’imaginais ma première rencontre avec le socialisme israélien, la vie en communauté un peu primaire mais exaltante racontée dans les essais post-68. Je suis descendu d’un gros bus à touristes argenté, j’ai récupéré la clé de ma chambre avec une étiquette dactylographiée avec mes coordonnées à un guichet polyglotte trois étoiles et là ! je suis dans une maison individuelle, deux pièces, avec cuisine équipée, télé LG câblée, jacuzzi dans la salle de bain et chauffage automatique. Je crois qu’il y a un bar à cocktails, un restaurant de chef et une piscine. Pour l’instant, je vois venir « la faillite d’une utopie ». Je n’aurai malheureusement pas le temps de creuser plus avant, parce que la dernière conférence du jour ne se terminera pas avant 23h et parce que la journée du lendemain commencera sur les chapeaux de roue, tôt. Une chose que j’ai pu remarquée cela dit : même au petit-déj, les gardes du kibboutz ne quittent pas leurs armes automatiques.

    « Entre la Syrie de Daesh et le Liban du Hezbollah »

    Cette phrase, c’est l’amorce d’un reportage qu’un binôme de camarades réalise ici, comme on n’en fait plus. À quelques centaines de mètres de notre refuge en kibboutz, juste au bout du plateau du Golan, il y a une base militaire. Tellement peu utilisée qu’un café de montagne qui vend aussi des cartes postales y a élu résidence. Selon Ethan, elle serait opérationnelle et prête en un rien de temps à resservir – « l’armée israélienne est toujours prête ». En attendant, on peut se balader avec le flash de son téléphone dans les bunkers abandonnés où gisent sacs de couchage moisis et paquets de chips éventrés. On peut aussi essayer d’écouter les touristes patriotiques, leur hébreu est bien sûr incompréhensible mais leur ton est fier et joyeux.
    Nous sommes là face à plusieurs frontières. Le Liban au nord, qu’on devine plus qu’on observe, à cause du brouillard. La Syrie à l’est, à deux kilomètres – les zones d’implantation de Daesh se trouvent un peu plus loin, derrière de bas monts. Entre le « pays d’Assad » et nous, une zone tampon préservée par l’ONU, dont le QG est si proche qu’on pourrait y faire l’aller-retour à pied, dans l’heure. C’est amusant, parce que les voitures blanches porteuses du logo des Nations Unies que j’ai pu croiser dans le pays se baladaient plutôt dans les grandes villes, loin d’ici. Sur la porte arrière, « United Nations Disengagement Observer Force ». Ce sont bien les casques bleus chargés de surveiller le cessez-le-feu israélo-syrien.

    Le Hezbollah a longtemps affiché officiellement sa volonté de détruire l’État d’Israël. Ni la Syrie d’Assad ni Daesh ne sont réputés pour leur sympathie envers le peuple juif et l’on peut douter que les quelques baraquements blancs sur le fond vert ondulant de la plaine ne suffisent à « protéger » l’État hébreu en cas de pépin. Je crois comprendre l’une des raisons pour lesquelles les jeunes juifs du pays sont si prompts à s’engager des années durant, même après la fin de leur service. Je ne suis pas dupe, j’imagine bien que c’est pour cela que Ethan est si prolixe à cet endroit précis.
    Je comprends aussi que la bande de Gaza, à l’autre bout de la Palestine, pose une question de sécurité. Le jour de notre arrivée, quatre roquettes ont atterri en Israël, elles auraient été tirées depuis cet îlot contrôlé par un Hamas beaucoup moins modéré que l’OLP désormais cisjordanienne.
    Je veux bien entendre tout cela. Aussi qu’Israël est globalement menacé par tous les pays arabes qui l’entourent. Et que la guerre latente n’est pas une position idéologique mais une réalité vécue par exemple par les habitants du kibboutz qui ont tous un abri anti-bombardement chez eux. Par ruissellement, une réalité vécue en fin de compte par tout le monde.

    Pourtant, j’entends aussi mon voisin de rangée dans l’avion El-Al. Il m’explique qu’il travaille pour une entreprise d’installation électrique de pointe. Il est juif, croyant, pratiquant, sioniste, habite à Jérusalem, porte une kippa. Il s’occupe d’une partie de l’équipement électronique du palais royal saoudien. Comment ? Par l’intermédiaire d’un ami libanais. Ça ne vous gêne pas, de travailler pour un pays qui n’est pas, lui, réputé pour son sionisme ? Business is business. À quel moment a-t-il été approché par les services, et lesquels en premier ? Aucun. Mensonge ? Non vraiment, ça ne les gêne pas. Vous savez bien qu’Israël et l’Arabie Saoudite sont en négociations permanentes et qu’ils travaillent main dans la main, dans l’ombre. Ah, peut-être que l’insistance sur la haine profonde qui sépare les pays arabes et Israël est un peu mise en scène alors. Pas de réponse.

    Ce que je comprends surtout, c’est qu’il est, à mon grand désarroi, des enjeux qui me dépassent, ici sur le plateau du Golan (mais pas que). Alors je me laisse prendre en photo dans une tranchée et me promets d’y revenir – on ne peut pas tout faire.
    La route du retour vers Tel-Aviv sera longue car parsemée de rencontres organisées en chemin, bien assez longue pour trouver une solution au chaos proche-oriental plus vite que John Kerry.

    L’insouciance feinte des urbains métropolisés

    Jeudi soir, début de week-end qui se termine quarante huit heures plus tard, c’est la fête en ville. Ceux qui célèbrent shabbat à partir du vendredi ne sortiront pas la nuit venue et privilégient le jeudi pour se lâcher, ceux qui ne le célèbrent pas préfèrent sûrement le jeudi quand même, parce qu’il y a plus de monde.
    Mais avant de découvrir la capitale by night, stop au buffet de l’hôtel avec trois copains, entre mal du pays et lassitude. « Finalement, tous ces houmous et ces mélanges de patate douce et d’aubergine, c’est même plus tellement exotique » pour l’un. « J’en ai marre » pour l’autre. Le meilleur pour la fin : « Je ne fais même plus de différence entre entrée et plats, je me gave juste. »

    On sort au compte-goutte, nous avons tous du travail à terminer, mais tout le groupe finit à un moment donné par se retrouver sur la plage. Il fait nuit, les buildings modernes et les taxis neufs commencent eux aussi à me sembler jaunis par le soleil et un peu poussiéreux. Un coup de fil en France. Ensuite, j’essaye d’amorcer la conversation avec quelques rares promeneurs pieds nus dans le sable. Ils ont mieux à faire, ils passent juste sortir le chien ou faire un footing. Mieux à faire. Je retrouve la bande de Gennevilliers, on se sépare à nouveau en traversant un bout de la ville. Les jeunes et les moins jeunes sont de sortie, ils rient dans les rues en sale état, en chemin vers leur QG de la soirée, les taxis apostrophent les passants qui ne sont pas en bande trop nombreuse. On rejoint une bonne adresse underground de l’un d’entre nous (il l’a trouvée sur Internet). Tellement underground que même notre fixeur cinquantenaire, le lendemain, nous demande si nous y somme passés : « C’est bien. C’est une valeur sûre le jeudi soir. » En tout cas, ça fait le job. Entrée un peu planquée, en retrait d’une des artères principales du centre-ville majoritairement juif, vigile armé qui ouvre les manteaux et les sacs à dos mais ne me demande pas de pièce d’identité (il ne se gênera pas, le lendemain, pour en demander une à d’autres camarades qui y sont retournés et se sont faits refouler pour défaut de papiers). On n’a pas de flingue sur nous, on a gagné le droit d’emprunter des escaliers dont les néons fonctionnent de moins en moins au fur et à mesure de la descente.

    On se rapproche de la fête de pourim – durant laquelle les enfants se déguisent – alors les copains du DJ jettent des masques d’animaux à la fosse de danseurs. Il passe un électro très moyen, thème jungle et bestioles sauvages. C’est un peu moins mauvais que ce que l’on entend à longueur de journée dans toute la ville, des enceintes des commerces et des voitures.En général, on entend des choses comme ça : https://www.youtube.com/watch?v=nMQw29nfzpg, fade icône LGBT du coin, morceau officiel de la gay pride de Tel-Aviv (Ethan n’aime pas). Ce soir, on entend, par exemple, ça :
    https://www.youtube.com/watch?v=_Y7D8eUrjMc. Ce n’est pas que les morceaux soient si mauvais en soi, mais le set du DJ n’est vraiment pas efficace. En tout cas, la qualité du son ne semble pas tellement gêner les jeunes qui nous entourent. Ils descendent des bières plutôt moins vite que leurs homologues berlinois, mais le prix des boissons doit y être pour quelque chose : ici, elles sont environ deux fois moins chères que les bar à la surface. Une pinte de blonde sans goût coûte 32 shekels, soit 8 euros. Tout le monde s’ambiance, la drague est plutôt plus maladroite qu’à Paris. Les jeunes hommes qui abordent les femmes qui nous accompagnent commencent par leur demander si elles sont juives. Ils sont censés être plus matures et plus âgés que nous – ils passent trois ans au service militaire, passent en général un an à claquer leur épargne de l’armée à bourlinguer puis travaillent tous pour payer leurs études une fois de retour en Israël. Mais on sent une timidité dans les rapports avec le sexe opposé teintée d’inexpérience.

    Le lendemain, évidemment la gueule en bois et la bouche en plâtre, j’ai du mal à me concentrer sur les premières rencontres de la journée qui commencent quatre heures après l’heure à laquelle je me suis enfin glissé sous les draps – ou sur, je ne me souviens plus. Il m’est plus facile de jouer à l’ethnologue en herbe. Je m’invente un petit jeu de rôle, plus efficace qu’une boîte de doliprane. Je deviens ornithologue, ma faune ce sont les Telavivis le vendredi après-midi. Au marché, à la plage, aux terrasses bobos, en maillot de bain, en basket, à vélo, lunettes de soleil ou gourmette brillante. Ils ont l’air bien. Les petits finissent l’école à midi, les grands quittent le travail à 15h. Les plus pratiquants profiteront de leur demi journée off pour les préparatifs de shabbat, les autres pour se perfectionner aux raquettes de plage ou bien à la descente de houmous et d’alcool.

    J’écris ce vendredi en fin de journée dans un lobby de Tel Aviv un peu classe où une famille juive francophone est tiraillée entre l’envie de grignoter et le besoin d’étudier les textes sacrés. Gâteau au choc’ dans une main et Torah dans l’autre. Je me demande bien ce à quoi va ressembler la vie nocturne ce soir, dans cette ville où seulement un habitant sur vingt n’est pas juif. Vous demanderez à mes camarades. Il y a encore beaucoup de choses que j’ai envie de faire demain, je veux dormir, je me contenterai du pétage de bide en règle au restaurant et d’une bière sur la plage pour digérer. J’y croiserai des détecteurs de métaux au bout desquels pendent de pauvres hères qui ratissent le sable abandonné pour la nuit. Ils ont, eux aussi, mieux à faire que de répondre à mes questions.

    C’est curieux, ici le personnel n’est pas arabe. « Pas un seul, on dirait », veut-on aider mes maigres compétences en physionomie. À Jérusalem, j’ai séjourné dans un hôtel où la majorité des employés l’était. On m’expliquait que les arabes sont bien intégrés, c’est à dire que les juifs s’entendent bien avec eux et que les touristes acceptent d’être servis par eux. Mais qu’ils occupent quand même le bas de l’échelle sociale « en général. Mais il y en a qui s’en sortent ». C’est plus qu’intriguant. La semaine ne m’avait, jusque là, pas laisser le temps d’y mettre mon nez. Arabes et juifs partagent un pays, des villes et des quartiers. Si la capitale, Tel Aviv, est à 95% juive, la commune de Jaffa qui la jouxte est bien plus mixte. 25% de la population y serait arabe, la cohabitation y est courtoise. Du moins en apparence.

    Qui est la minorité, maintenant ?

    Le dernier jour de notre voyage aussi se déroule à Tel-Aviv. Nous sommes samedi, jour de shabbat, férié pour la majorité des Israéliens. Une matinée passée dans le centre-ville me donne à voir un souk déserté. Quelques hipsters juifs parmi les plus laïcs profitent d’une poignée de terrasses, mais la totalité des commerces est fermée. Toutes ces grilles abaissées poussent d’innombrables habitants de la capitale à Jaffa. Dans cette commune limitrophe, historiquement arabe musulmane, la vie ne s’est pas arrêtée aujourd’hui.
    Restaurants bondés, étals ambulants et rues piétonnes de la vieille ville de Jaffa débordent de locaux, de touristes et d’expatriés. C’est en face d’un parking de sable qui surplombe la baie que l’on retrouve trois journalistes israéliennes fières de leurs récentes alyah. Littéralement « la montée ». Lætitia est arrivée de France il y a un an dans le cadre de ce programme israélien d’attraction de populations juives étrangères. Ravie, elle ne souhaite pas du tout repartir. Elle aime le soleil, la bouffe et « les lingettes bébé, hyper pratiques pour tout nettoyer et se démaquiller quand [on a] la flemme ». Surprenant.
    Quelques questions la dévoilent rapidement. Ce qu’elle aime le plus, ce sont les rapports humains bien plus faciles qu’en France. Elle quitte son pays de naissance en ressentant « au quotidien la longue histoire de l’antisémitisme français ». Elle raconte une agression à dix-sept ans : une bande de voyous lui tombe dessus et la traite de juive. Ce n’est pas cette anecdote seule qui la décide, mais elle est symptomatique. Là-bas, elle se sentait faire partie d’une minorité dont les membres semblent dissimuler cette facette de leur identité.
    « Ici, tout le monde se dit shalom shabbat dès le vendredi midi, énonce-t-elle avec joie. Même au chauffeur de bus arabe ». Elle vit la même chose que ses concitoyens, au quotidien. La nourriture, la langue (bien qu’apprise laborieusement tout récemment), des rites en commun. Elle galère pour travailler, le salaire est beaucoup plus bas qu’en France, la guerre l’inquiète. Mais ces quelques difficultés s’effacent face aux bienfaits de cette vie partagée avec sa nouvelle communauté. De minorité relativement peu visible et apeurée, elle est entrée dans la majorité confortable.

    Fort de cette nouvelle perspective et d’un repas copieux, mon après-midi se poursuit dans les rues de Jaffa, à la recherche d’arabes israéliens. La nouvelle majorité juive et les quelques minorités, musulmane et chrétiennes, s’y partagent les quartiers. Les habitants ne relèvent plus ni troubles ni violences. Mais contrairement à Lætitia, les arabes que j’interroge ici ne sont pas complètement satisfaits de la situation…

    Jawel a quarante-deux ans, une barbe blanche et un large sourire. Il vit au milieu d’un quartier résidentiel ancien et mixte, délaissé par les touristes. Il a beau donner des cours d’arabe aussi bien aux juifs qu’aux chrétiens et aux expatriés, il reconnaît que ses liens forts sont circonscrits à ses voisins arabes et aux membres de sa famille. Ses neveux vont à l’école arabe, financée par l’État hébreu, qui accueille musulmans et chrétiens uniquement. Il partage avec des passants et des copains du coin le thé, des cigarettes… mais aussi le sentiment d’appartenir aux minorités, d’être un « citoyens de seconde zone ».

    Il ressent à proximité de tout juif israélien une sorte de complexe d’infériorité. Dans son esprit, les juifs sont convaincus d’appartenir au peuple élu et regardent les arabes de haut. Parmi ses voisins, deux familles juives habitent une maison plus grande et plus ostentatoire que la sienne. Ils ne disent pas bonjour et laissent leurs chiens déféquer dans le petit parc commun aux quelques habitations qui l’entourent. Jawel est tiraillé entre ces protestations contre les déchets animaux (« Je suis sûr qu’ils le font exprès », romance-t-il) et son envie de mieux connaître ses voisins d’une autre confession.

    Il semble que la majorité des arabes du quartier est issue de ces familles si pauvres qu’elles ne purent fuir à l’étranger lors de la Nakba, la « catastrophe », la création de l’État d’Israël en 1948, à l’endroit où elles vivaient depuis quelques générations. Un mauvais départ. Plus tard, à la fin des années 1960 et la guerre des Six Jours, le quartier a été partiellement rasé pour accueillir de nouvelles constructions juives, sans considération pour les habitants initiaux. En tout cas, c’est ce que les parents de Jawel lui racontaient quand il était petit. Maintenant, il a beaucoup de mal à conserver son logement, dont il est propriétaire, pour des raisons juridiques et économiques – il a besoin d’un avocat, qu’il ne peut se payer, pour le garder. Il est très remonté contre ces politiques municipales : « C’est vraiment le même principe que les nouvelles colonies dans les territoires occupés ».

    Quelques rues plus loin, Mohammed s’en sort mieux. Financièrement du moins, et pas sans effort. Il a une trentaine d’années, il est trilingue, étudiant à l’université de Tel-Aviv et enseigne le soir pour gagner son pain. Je le rencontre parce qu’un vieil homme est parti le chercher derrière une porte vitrée opaque lorsque la barrière de la langue est devenue trop importante entre lui et moi (il est clair ici que les vieux arabes ont plus de mal à parler anglais que leurs cadets). Il insiste pour m’offrir à manger : il est en plein service, comme tous les week-end, dans un restaurant où juifs et arabes avalent des pâtisseries et un café moyennement réussi.
    D’autres encore réalisent leur army dès l’âge adulte. Les arabes sont exclus des obligations militaires israéliennes, mais certains s’y rendent tout de même pendant trois ans avec leurs concitoyens. Plus que l’envie de servir leur pays, c’est la promesse d’ascension sociale qui les motive. Au retour de l’armée, où ils ne se battent pas, ils ont appris des compétences et tissé un réseau qui leur permettront de s’insérer plus facilement.

    Ces anciens soldats, tout comme Mohammed, ne sont pas confrontés aux mêmes difficultés sociales que Jawel. Pourtant, ils partagent une conviction assénée avec vigueur : un réel État palestinien verra la jour. Mais, plus important encore, ils n’y déménageront pas. « Je serais un étranger en Palestine. Ici, j’ai tout construit. Mon jardin dont je suis si fier est ancré dans mes racines », clame Jawel. Preuve de sa conviction, il ne conserve pas religieusement la clé de la maison de ses ancêtres comme le font tous les réfugiés palestiniens que j’ai pu rencontrer dans d’autres pays.

    « Nous avons les mêmes droits que les juifs ici, continue le quarantenaire au milieu de ces fleurs. Mais ils ne sont pas respectés. C’est ça le problème ». De son côté, Mohammed l’étudiant surbooké est aussi activiste. Il lui répond, comme un écho me parvenant en fin de journée. Son engagement, et celui de sa femme, est de créer des liens entre les communautés. Pour ça, ils participent à l’organisation de compétitions de football multiconfessionnelles. Ce sont leurs « mini mondiaux ». Ils rêvent de réussir à placer tous les Israéliens à égalité, minorités et majorité. En droit mais surtout dans les mentalités. « Je suis bien ici, parce que, pour moi, ça ne fait aucune différence qu’une personne soit arabe ou juive. C’est ça la solution ! »
    Espérons, si on le peut encore?, que les enfants de Lætitia, Jawel et Mohammed jardinent un jour, naturellement, la même cour végétale.

    Malheureusement, il faut bien rentrer. Pas rentrer tranquillement à l’hôtel, la tête pleine et les jambes cassées, pour remplir des carnets et assister à une ultime conférence nocturne. Rentrer à Paris pour un autre quotidien. Pour ne pas y penser, je me demande comment raconter tout ça – pour ne pas oublier surtout. C’est trop facile d’oublier, ça serait trop facile de ne rien retenir de ces huit jours et de retourner dans des rédactions parisiennes avec les mêmes préjugés. S’il est une chose dont je suis sûr, c’est bien d’être personnellement effrayé de ce que j’aurai pu écrire sur la Palestine (la grande région, pas le petit pays qui n’existe pas encore) si je n’y avais jamais mis les pieds. Bien sûr, ça va être du boulot de démêler tout ça. Disons que c’est une matière de départ, pour essayer de commencer à piger de quoi on y parle et pour changer d’avis encore et encore. Et, n’en déplaise à Liam, c’est ce que je vais essayer de faire.

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